Immeuble Arnaud Bernard

Toulouse. Entre mairie et graffiti, un amour impossible  

En cours de démocratisation depuis une poignée d’années, le graffiti et aujourd’hui à la croisée des chemins. Malgré des subventions importantes de la part des pouvoirs publics, une large partie de sa pratique reste sévèrement sanctionnée.

Andoni Ospital & Heather Cerf ⎮ 11/12/2020 ⎮ Temps de lecture 5 min.

Ils apparaissent au coin d’une rue, sous les ponts, sur les tours d’immeuble… Les graffitis sont présents partout. À Toulouse, Fish marque les murs de la ville depuis vingt ans et rien ne semble le freiner dans son maniement de la bombe. Les lettres sont tracées avec un geste précis tandis que les bruits de spray résonnent. Il joue avec les lettres et leurs courbes pour graffer son nom dans des tons bleus. Pourtant, le graffiti est une activité illégale : pour ces quelques minutes de peinture, Fish encourt jusqu’à 30 000€ d’amende et deux ans de prison, selon la “dégradation” observée.

Mais que ce soit Fish, ou Snake, autre graffeur toulousain, ils ne sont pas en faveur d’une légalisation du graffiti. “C’est normal qu’il y ait des peines. Mais ce qui me gêne, c’est l’injustice et la disproportion du jugement. Est-ce que, pédagogiquement et socialement, cette sanction va m’aider ? Non, bien au contraire”, s’indigne Snake. Et ce quadragénaire sait bien de quoi il parle. Le graffeur, originaire de Nîmes, a vu ses débuts soldés par une peine de trois ans de prison, suite à plusieurs dépôts de plaintes pour ses graffitis. Malgré tout, sa passion ne l’a jamais quitté et il a accepté l’illégalité comme faisant partie des règles du jeu. “L’illégalité, c’est même quelque chose qui te motive, et ceux qui te diront le contraire ne sont pas honnêtes. Quand tu peins comme ça, tu as une montée d’adrénaline qui est jouissive ! Ça te rend accro !”, témoigne-t-il.

Des subventions en nette augmentation ces dernières années

Encadré graffiti

Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Toujours est-il que ces lourdes sanctions, qui remontent à 1994, ne risquent pas d’être remise en cause tout de suite. « Si quelque chose est fait sur une propriété privée sans l’accord du propriétaire, cela ne peut être qu’une dégradation. Et ce, qu’il y ait un caractère artistique ou non. Il est logique que les propriétaires privés soient protégés de toute forme de dégradation de leurs biens », maintient Francis Grass, adjoint au maire de Toulouse et chargé de l’action culturelle. On aurait tendance à opposer frontalement les graffeurs aux diverses autorités publiques, dont la mairie. Si ce constat a pu être pertinent il y a quelques années, la réalité est aujourd’hui plus complexe.  

La dernière décennie a vu à Toulouse, entre autres, une nouvelle enveloppe prendre de l’envergure lors des différents votes de budgets municipaux. Cœur de mission d’un adjoint au maire, en la personne de Djilali Lahiani, les « cultures urbaines » ont vu leurs subventions gonfler à vue d’œil. « Le budget des cultures urbaines est variable selon les années, mais il se situe entre 150.000€ et 200.000€ chaque année », d’après Francis Grass. Malgré une difficulté certaine à délimiter ce qu’englobent ces cultures urbaines, il assure que « le graffiti a représenté un volet important des dépenses ces dernières années, autour des 80% de l’enveloppe ». De tels financements publics à destination d’une discipline artistique, au demeurant, punie par la loi ? La situation a de quoi en interloquer plus d’un.

Entre rayonnement touristique et « récupération politique »

Doit-on y voir de la part des élus municipaux, une volonté d’encadrer la pratique afin de couper ses ramifications vandales ? Boris Sécretin, tout droit sorti des Beaux-Arts de la Ville rose et fin observateur du graffiti toulousain, ne veut pas y croire : « Réprimer le graffiti est inutile et même impossible, car il y en a toujours eu et il y en aura toujours ». Le « Monsieur Culture » de l’édile hoche timidement la tête face à cette interrogation. « Objectivement, une forme d’auto-limitation s’installe chez les graffeurs », admet Francis Grass.

Le quartier de Matabiau est l'un des plus prisés des artistes pratiquant le graffiti à Toulouse, dont Fish. (Crédits : Andoni Ospital)

Le quartier de Matabiau est l’un des plus prisés des artistes pratiquant le graffiti à Toulouse, dont Fish. (Crédits : Andoni Ospital)

Mais comme souvent, tout est une question d’intérêts. L’artiste Snake voit dans ces commandes publiques toujours plus nombreuses, de la « récupération politique ».

« Réprimer le graffiti est inutile et même impossible, car il y en a toujours eu et il y en aura toujours »

– Snake, graffeur toulousain

« D’une part, certains sont contents que l’activité illégale soit canalisée. De l’autre, la mairie récupère le côté artistique du mouvement. Quand le graffiti est « bien fait », les gens sont assez réceptifs et c’est le maire qui en ressort gagnant. Il encourage le street art, et ensuite, il peut poser sur la photo en disant qu’il fait quelque chose », décrypte-t-il. 

La collaboration avec la mairie divise les “graffeurs”

De l’aveu général, la démocratisation du graffiti, à laquelle participe directement la mairie, est une affaire de tourisme, et donc, d’argent. Boris Sécretin avance que « les grandes fresques de Toulouse ne sont réalisées que par des artistes sélectionnés selon leur renommée afin de faire briller la ville à l’international » dans le but d’attirer les touristes et leur portefeuille. « Toutes les grandes villes veulent avoir leur parcours street-art », lance Snake et ce n’est pas Francis Grass qui va le contredire. « La mairie est dans une logique de diffusion de la culture vers le maximum de gens : les habitants mais aussi les touristes. Nous voulons faire de la culture, un élément attrayant de la ville de Toulouse, et le graffiti en fait partie incontestablement. Par exemple, les visites guidées des galeries d’art à ciel ouvert marchent très bien », explique-t-il avant de mettre en avant son soutien aux artistes locaux.

 

La rue Gramat, dans le quartier Arnaud-Bernard, est l'une des 32 fresques graffiti de Toulouse, impulsée par la mairie. (Crédits : Heather Cerf)

La rue Gramat, dans le quartier Arnaud-Bernad, est l’une des 32 fresques graffiti de Toulouse, impulsée par la mairie. (Crédits : Heather Cerf)

Mais, est-ce que les artistes locaux soutiennent cette approche inédite de la mairie ? La question divise au sein de la « scène » toulousaine. Une école plus conservatrice du mouvement a tendance à rejeter les collaborations avec les autorités par attachement à la pratique illégale du graffiti, mais aussi par soin d’une forme de crédibilité. Dans le petit monde du « graff », « la légitimité, tu l’acquiers dans la rue », résume Fish. Ayant maintes fois collaboré avec les municipalités, Snake rétorque qu’il s’agit aussi de concilier passion et revenus, et donc d’allier l’utile à l’agréable en somme. « La pratique illégale, être présent dans la rue, c’est cool. Mais si tu veux gagner ta vie, ça ne suffit pas ! L’important est que l’argent ne pervertisse pas la pratique, que l’artiste ne se perde pas. Il ne faut pas faire ça seulement pour l’argent, alors qu’à la base c’est une passion », tempère celui qui vit de son art depuis deux décennies.

“Il y a eu une progression intensive de l’effacement”

En dépit d’intérêts communs, il est – beaucoup – trop tôt pour songer à une idylle, dépourvue de sanctions pécuniaires ou pénales, entre les autorités et la scène graffiti. En témoigne, dans les rues de Toulouse, un effacement systématique des œuvres urbaines, resté imperméable à l’apaisement des relations graffiti-mairie. Ce dispositif, répondant au nom d’Allô Toulouse, propose en effet aux habitants d’appeler un numéro vert à toute heure du jour et de la nuit afin d’enlever tout tag ou graffiti. « Forcément, il y a eu une progression intensive de l’effacement. On est face à une répression intensive de la part des politiques », gronde Boris Sécretin. 

Bien qu’impopulaire chez les artistes, « Allô Toulouse », en vigueur depuis l’aube des années 2000, a encore de beaux jours devant lui. D’autant que des tags viennent ponctuellement ternir l’image du graffiti aux yeux des élus, mais aussi de l’opinion. Dernier exemple en date, le 29 octobre 2020. Le lendemain de l’inauguration du lieu de mémoire de l’ancienne prison Saint-Michel, la porte d’entrée de l’édifice avait été taguée d’inscriptions anti-carcérales à la bombe. Des messages qualifiés « d’inacceptables » par l’adjoint délégué aux musées, Pierre Esplugas-Labatut, qui ne jouent pas en faveur d’un éventuel adoucissement des sanctions à l’encontre du graffiti à court, voire moyen terme. Un épisode symptomatique du flou qui caractérise les frontières géographiques et juridiques du graffiti, à mi-chemin entre illégalité et légalité. 

Andoni Ospital et Heather Cerf