À Toulouse, la difficile cohabitation entre cyclistes et piétons

À Toulouse comme dans les autres métropoles françaises, l’usage du vélo explose. Mais les infrastructures ne suivent pas toujours. En résulte un difficile partage de l’espace public entre les usagers. Les tensions montent entre cyclistes et piétons.

Jeanne Biard & Margaux Otter  ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 8 min.

Samedi après-midi, difficile de circuler rue Saint-Rome à Toulouse. Les piétons, souvent en groupes bruyants, déambulent en regardant les vitrines. Il faut presque longer les murs pour croiser les voitures – pas si rares – dans les passages les plus étroits. Soudain le klaxon d’un vélo qui arrive par derrière et qui se rapproche, il devrait doubler par la gauche, mais ce n’est pas une certitude. Dans le doute, mieux vaut rester immobile. Surtout qu’en face arrive une jeune femme en trottinette électrique qui slalome à toute vitesse.

Ce genre de scènes est fréquent dans la Ville rose. Combien de croisements difficiles, d’altercation parfois, entre les différents usagers de la voie publique ? Alors que le problème des cyclistes et des automobilistes se fait entendre depuis quelques années déjà, la question de la cohabitation parfois tendue entre piétons et vélos se fait plus discrète. Pourtant la multiplication des deux roues en fait un enjeu de plus en plus prégnant.

Des cyclistes « inconscients et prédateurs »

« Nous étions dans le tout automobile. Nous commençons à en entrevoir timidement la fin. Mais on le voit remplacé par du tout vélo. » Richard Mebaoudj, 67 ans, est le président de 60 millions de piétons 31. Pour lui, il est essentiel de « circonscrire le développement anarchique des vélos » et des deux roues en général.

Les grands axes de Toulouse sont maintenant équipés d’une bande cyclable (Crédits : Heather Cerf)

Axes majeurs de Toulouse, les bords de la Garonne et du Canal du Midi sont en temps normal aussi chargés que le périphérique toulousain en heure de pointe. Vélos y croisent piétons, poussettes, skates et trottinettes. Des panneaux indiquent qu’il s’agit de « zones partagées » et intiment aux cyclistes de réduire leur vitesse. Pourtant, « regardez celui-ci comme il va vite », s’énerve Richard Mébaoudj, pointant du doigt un homme à vélo. « Les piétons n’ont plus de place ! »

Les chocs « graves » (entraînant au moins 24 heures d’hospitalisation) entre piétons et cyclistes sont peu fréquents. Ils sont également moins violents que ceux provoqués par les deux-roues motorisés ou les voitures. L’accidentologie montre qu’à l’échelle de la France, il y a un accident mortel de piéton à cause d’un vélo « une fois sur cinq cent en moyenne par an », détaille Jean-François Lacoste, membre du conseil d’administration de 2 pieds 2 roues. Et d’ajouter: « le danger pour les piétons, ce n’est pas le vélo ». D’un avis contraire, Richard Mébaoudj prend le parti des piétons seniors. « Nous sommes devenus des quilles. On nous fait des queues de poisson en permanence. Non seulement ce n’est pas agréable mais nous ne nous sentons pas en sécurité sur les trottoirs. Les cyclistes sont inconscients et prédateurs. »

Des comportements cyclistes « un peu borderline », Jean, bénévole à Vélorution, les observe surtout chez « les nouveaux usagers de la bicyclette : des personnes qui se déplacent à VélôToulouse, à vélo électrique ou des livreurs ». Pour 30 millions de piétons 31, le problème croît effectivement avec le développement des systèmes de livraison par coursiers. Officiellement ils n’ont pas d’impératif de temps, mais la réalité est tout autre. Il faut que la nourriture arrive chaude, le plus rapidement possible, pour avoir une bonne note sur le site. Pourtant, Raphaël, 29 ans, coursier depuis un an pour Uber Eats n’est pas d’accord. « Je ne me suis jamais senti en danger, je n’ai jamais eu l’impression de mettre en danger les autres sur la route. » Pour Shaun, qui travaille pour Stuart, l’idée est « d’adapter sa façon de rouler en fonction des périodes de la journée. »

Rapahël et Shaun sont coursiers à vélo, ils estiment ne pas mettre en danger les piétons. (Crédits : Margaux Otter)

Sans parler d’accidents, les incivilités se multiplient et passent de moins en moins inaperçues. Refus de priorité à hauteur des cédez-le passage cyclistes, vitesse, circulation en sens interdit… « Pour poursuivre les politiques cyclables, il est essentiel de ne pas laisser certains cyclistes écorner l’image du vélo », souligne Philippe Perrin, conseiller municipal délégué au vélo et aux cheminements piétonniers. « Il y a un rappel des règles régulier à faire : le piéton est prioritaire pour traverser. Ce rappel des règles concerne tous les usagers », acquiesce Jean-François Lacoste.

Toulouse, huitième ville du classement

Les incivilités ne sont pourtant pas la seule source de conflit entre piétons et cyclistes. Les associations dénoncent un manque d’infrastructures pour les deux roues. « L’aménagement est parfois mal conçu », explique Jean-François Lacoste. « Il y a des pistes cyclables sur les trottoirs. » Piétons et cyclistes auraient alors du mal à faire la distinction. Pour lui, c’est donc une question d’aménagement qui se pose : « Toulouse métropole n’a pas bien souligné la démarcation visuelle entre l’espace piéton et l’espace cyclable. » Ce qui génère malentendus et conflits. « On peut rouler à vélo sur un espace cyclable et un piéton va râler parce qu’il pense qu’il roule sur le trottoir. Parfois c’est l’inverse. »

Le rappel des règles concerne tous les usagers, piétons, cyclistes et automobilistes. (Crédits : Heather Cerf)

Chaque année, la Fédération des usagers de la bicyclette publie son baromètre des villes cyclables. En 2019, Toulouse conserve sa huitième place sur les 11 villes de plus de 200 000 habitants, loin derrière Strasbourg, Nantes ou Rennes. Ce sont les conditions de déplacement qui valent à la Ville rose ce piètre classement. Les usagers estiment que les conditions de déplacement à vélo n’évoluent pas, ou très peu. Selon eux, la ville est peu sûre pour les enfants et les personnes âgées. « Nous avons bien avancé. Tout le centre-ville est maintenant limité à 30 km/h maximum. Cela a énormément apaisé le trafic voiture », tempère Philippe Perrin.

Pour l’adjoint au maire, la municipalité a « un rôle à jouer » dans la résolution des tensions entre les usagers. Philippe Perrin promet une politique d’aménagement vélo et piéton « ambitieux » pour le nouveau mandat de Jean-Luc Moudenc. « Le canal est aujourd’hui une voie verte, partagée entre cyclistes et piétons. Ça a marché un temps, mais il y a de plus en plus de gens à Toulouse, plus de piétons et plus de vélos. L’aménagement final du canal ce serait d’avoir d’un côté une voie verte partagée entre piétons et vélos lents et de l’autre une voie pour les vélos rapides », donne-t-il en exemple.

Mal aménagées au goût des usagers, les voies cyclables sont parfois inexistantes.  De manière chronique, le réseau ne répond pas complètement aux besoins en termes de sécurité, de confort ou de possibilité. « Cela manque de continuité », commente 2 pieds 2 roues. Ainsi, pour aller à vélo de Balma à Toulouse, il faut traverser la rocade. Autre exemple, des bandes servent à dissuader les cyclistes de rouler au milieu de la route. Or, selon les usagers, c’est là qu’ils sont le plus en sécurité pour éviter les piétons qui descendent des trottoirs étroits. Rouler au milieu de la route permet également d’éviter de se faire doubler par les voitures.

Tous unis contre la voiture

Pour  répondre à un « manquement de la part de la municipalité », certains misent  sur la désobéissance civile. C’est le cas des militants d’ANV-COP21, qui sillonnent les rues pour tracer des « pistes cyclables clandestines ». Pour Ariane, « Toulouse est encore dans la lignée du tout voiture des années 1960, l’aménagement vélo est fait à la marge ». Par ces actions, l’association souhaite interpeller la municipalité sur l’urgence de lancer une politique d’aménagement cycliste ambitieuse. « On n’est pas un service de voirie, on est là pour s’adresser à la mairie, dire qu’on veut des pistes car on se sent en danger », martèle Ariane. Selon elle, les actions permettent d’échanger avec tous les usagers de la route : piétons, cyclistes et automobilistes. « La plupart des Toulousains sont enthousiastes par rapport à notre démarche. Ils estiment qu’il y a une vraie crispation entre les modes de transports. »

Des militants d’ANV-COP21 dessinent des pistes cyclables clandestines. (Crédits : Sergio Di)

Vélorution rejoint le constat d’ANV-COP21 : « Quand on regarde la réalité des choses, à Toulouse plus de 50 % de la voirie publique est dévolue à la voiture. Alors qu’elle représente moins de 50 % des déplacements. » La voiture imposée comme mode de transport privilégié, « son espace ne lui est jamais discuté ». Pour Jean, les politiques municipales ont leur part de responsabilité. « C’est aussi une décision de Moudenc : ne pas déranger les automobilistes. » Les autres modes de déplacement se retrouvent alors sur « des portions incongrues » de l’espace public. Jean y voit une forme de « ségrégation de la population », où tous se retrouvent sur un espace trop petit, ce qui génère nécessairement des conflits.

Richard Mébaoudj en convient, « les cyclistes et les piétons ont un objectif commun : la fin du tout automobile ». Il invite les associations mobilisées en ce sens à « agir avant que les installations soient faites ». Philippe Perrin nuance : « La voiture s’évapore avec le temps quand on amène les transports en commun et donc on récupère l’usage de la rue. » Selon lui, une ville « équilibrée » a besoin de 80 % de rues protégées (avec une bonne cohabitation entre les cyclistes et les voitures et peu de de trafic). Elle doit aussi disposer d’axes structurants, où les vélos se sentent en sécurité et peuvent aller rapidement d’un point à un autre. Ce genre d’axes existe déjà à Toulouse, le long du Canal du Midi et de la Garonne. La municipalité souhaite encore développer un « quadrillage de la ville pour les cyclistes » et 370 km de pistes entre Toulouse et les villes limitrophes.

 

Certains endroits de Toulouse, comme la rue Alsace Lorraine, sont des zones partagées. (Crédits : Jeanne Biard)

Apprendre à vivre ensemble

Pour Richard Mébaoudj il faut structurer et sanctionner.  Le retraité défend une séparation la plus stricte possible entre les usagers. « Dans certains endroits, il n’y a pas d’autre choix que de faire des espaces partagés. Mais ces zones doivent être l’exception. Pour nous la solution, c’est le cocktail marche et transports en communs. » Il entend également faire respecter la loi. Les deux roues n’ont par exemple pas le droit de circuler sur les trottoirs ou dans les parcs. Selon lui, ils devraient être « systématiquement punis » lorsqu’ils dérogent à la règle. 

Pour Vélorution, ni l’aménagement urbain, ni la législation ne résoudra les tensions. L’association considère que la signalisation et la réglementation ont fait perdre aux usagers « la conscience de leur environnement ». Elle milite plutôt pour un code de la route « plus fluide » en ville, où chacun devrait connaître les règles mais serait capable de déterminer quand elles sont pertinentes ou non, afin de « gagner en sécurité et en efficacité ». Transformer un feu en cédez-le-passage permettrait, selon lui, de créer « une attention supplémentaire, une conscientisation de l’espace, une responsabilité ».

Philippe Perrin confirme cette nécessité de réapprendre à cohabiter dans l’espace public. Cyclistes comme piétons ont leur part de responsabilité. « Je fais beaucoup de vélo, je m’aperçois qu’il y a beaucoup de gens sur les trottoirs partagés qui marchent sur les espaces cyclistes. Il y a un travail d’aménagement de la métropole, certes, mais il faut aussi que chacun prenne en compte les autres usagers pour prendre sa place. »

Jeanne Biard et Margaux Otter

Illustration de couverture. Depuis une quinzaine d’années, la pratique du vélo connaît un boom à Toulouse. (Crédits : Margaux Otter)