Trafic de drogue:

de la vente de bas d’immeuble à “Ubershit”

Avocat à Toulouse, Pierre Le Bonjour compte parmi ses clients des vendeurs de drogue. Il revient sur l’organisation du trafic de bas d’immeuble et ses conséquences sur les usagers de l’espace public.

 

Mathida Diaby & Emilie Roussey ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 5 min.

Fenêtre sur rue : Comment s’organise le trafic de drogue sur l’espace public toulousain ? 

Maître Pierre Le Bonjour : À Toulouse, on compte plusieurs commerces de stupéfiants. D’abord dans les quartiers des Izards et d’Empalot, où se font les ventes dites “bas d’immeuble”, c’est-à-dire sur l’espace public. C’est le schéma classique où on fait en sorte que le consommateur soit bien accueilli, de façon sécurisée. Depuis quelques années, les vendeurs s’organisent aussi pour lutter contre la police : il y a le chouf qui guette et le vendeur qui n’a pas grand chose sur lui et qui cache ses marchandises pas loin. Il y a aussi des ravitaillements réguliers avec récupération de l’argent. Comme ça, s’il y a une interpellation, la police récupère le moins d’argent possible. Il y a aussi du trafic en périphérie de Toulouse, dans des communes comme Tournefeuille, où on pourrait croire que c’est tranquille. Certains essaient d’y copier le fonctionnement des quartiers avec la compréhension qu’ils en ont de l’extérieur.

Mais ce modèle de vente traditionnel est en train de s’essouffler car c’est le même schéma que le commerçant avec Amazon. Aujourd’hui se développent les ventes avec le système “Uber”, vous avez “Ubercoc” et “Ubershit” (rires). Donc, le fonctionnement de vente en bas des immeubles va sûrement se modifier. Dans mes dossiers, la moitié des cas concernent de la cocaïne, et l’autre du shit, et parfois de l’héroïne, ça dépend des moments. On remarque une montée des ventes de cocaïne, elle était encore marginale il y a deux ou trois ans.

Fenêtre sur rue : Que risque un vendeur de stupéfiants qui travaille sur l’espace public ?

Pierre Le Bonjour : Pour un chouf, le risque premier c’est qu’il se fasse arrêter, et qu’il se fasse condamner pour un dossier basé, pour les trois quarts, sur de l’évaluation. C’est-à-dire qu’il va y avoir un PV d’interpellation, où les policiers expliquent pourquoi ils pensent que l’individu est coupable, avec plus ou moins de rigueur, et l’individu va être condamné sur une évaluation de qui il est, et de ce qu’il faisait, plus que sur une preuve absolue. Pour une même histoire, on peut avoir un mandat de dépôt de deux ans ou six mois de prison ferme. La deuxième difficulté pour lui, c’est qu’il fait partie d’une équipe, à qui il doit rendre des comptes donc s’il y a un problème, il va se faire bousculer.

Mais le trafic de stupéfiants connaît aussi une spécificité. Depuis une dizaine d’années on voit très peu de vols à main armée, de braquages. Pour ces cas, on va à la Cour d’Assises, les peines sont lourdes, et les gains minimes, car avec les paiements en cartes bancaires, il y a peu d’argent dans les commerces. Mais dans le cas des stupéfiants, plus vous montez la répression, plus vous montez le prix de vente, et donc le bénéfice. On ne peut pas arrêter ces trafics avec de la répression démultipliée et des peines plus lourdes. En France, on a une législation dure et une consommation importante, ça n’est pas pour rien.

Fenêtre sur rue : Quelles sont les conséquences du trafic de stupéfiants sur l’espace public et sur l’expérience que les usagers en ont? 

Pierre Le Bonjour : Une des conséquences très directes du trafic de drogue, mais qui est en réalité une conséquence de la politique pénale en la matière, c’est l’insécurité ressentie par les habitants. À Toulouse, mais ce n’est pas une exception, les autorités veulent faire du chiffre, augmenter le nombre d’interpellations, de gardes à vue, de condamnations. Pour cela on mobilise beaucoup de policiers pour faire des interpellations en bas des immeubles, qui hors confinement représentent la moitié ou les deux tiers des audiences de comparutions immédiates journalières.

Donc les habitants du quartier, comme aux Izards, voient souvent des policiers venir attraper deux ou trois personnes. Ça court dans tous les sens, et le lendemain les dealers renvoient des personnes à la même place, en bas du même immeuble, faire la même chose. Pour les habitants du quartier, c’est comme si les actions de la police ne servaient à rien et qu’on relâchait ceux qu’on a interpellé la veille. Ça donne une impression d’insécurité constante. Le fait qu’ils s’organisent avec des choufs pour anticiper l’arrivée des policiers engendre un climat malsain dans des quartiers où c’est finalement la façon dont on a choisi de réprimer le trafic qui génère le plus un sentiment d’insécurité.

Mathida Diaby et Emilie Roussey