Prostitution : l’invisibilisation d’un métier contesté

Annabelle et Jess31 vivent, à Toulouse, de leurs prestations sexuelles. La loi de 2016 et les arrêtés municipaux précarisent leur travail. Loin de faire l’unanimité, cette nouvelle législation relance le débat sur la prostitution. 

Emma Gomez & Margaux Otter⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 9 minutes

“Depuis que les clients peuvent avoir une amende, tout est plus compliqué pour nous.” Annabelle est une jeune prostituée ghanéenne. Elle travaille rue Matabiau.  Elles sont plusieurs à racoler dans cette zone. Chacune a sa place bien précise. D’un côté du pont, les prostituées nord-africaines. De l’autre, celles venues d’Europe de l’Est. Sous l’abri-bus, ce sont des transexuelles qui attendent les clients.

À Toulouse, la prostitution est légale mais ses conditions d’exercice sont de plus en plus difficiles. En cause, la loi de 2016 et des arrêtés municipaux. Annabelle insiste : “Beaucoup de clients ont peur de la police et nous devons aller plus loin, dans des endroits sombres et donc plus dangereux. De plus, trop loin du centre ville, nous perdons des clients.”

Chaque année depuis 2014, un arrêté municipal anti-prostitution est étendu, repoussant de plus en plus les travailleuses du sexe en périphérie de la ville. Elles font face à une réduction du nombre de clients, ce qui entraîne une “baisse de leurs exigences”, estime June Charlot, médiateur santé au sein de Grisélidis, une association de santé communautaire. Pour lui, cette loi contribue à détériorer la santé des prostituées, qui sont, par exemple, moins en mesure d’imposer le port du préservatif. Elles travaillent davantage et plus longtemps pour gagner moins, “ce qui les place dans une grande précarité économique et une fragilité certaine”.

“Repousser les putes”

Pour June Charlot, ces arrêtés ont pour but de “repousser les pauvres, ceux qu’on appelle les indésirables, en gros les putes, toujours plus loin, toujours plus cachés”. Les prostituées qui ne respectent pas cet arrêté risquent non seulement des amendes, mais également d’être contrôlées plusieurs fois par jour. Le médiateur regrette que “les personnes subissent un vrai harcèlement policier. Parfois, la police se poste à côté des travailleuses du sexe pour que les clients ne s’arrêtent pas. Dans certains cas, les policiers les suivent même dans les parkings et arrêtent la prestation en plein milieu”

Surlignées en orange, les zones concernées par l’arrêté municipal anti-prostitution. Elles sont étendues régulièrement. (Crédits : capture d’écran / Mairie de Toulouse)

Aujourd’hui, à la mairie de Toulouse, c’est Émilion Esnault, adjoint à la sécurité, qui est en charge de ces questions. La muncipalité explique que le but de ces arrêtés est “de lutter contre les nuisances générées par l’exercice de la prostitution sur l’espace public”. Selon leurs derniers chiffres, “sur la quinzaine de prostituées qui exerçait sur ce périmètre, seules deux prostituées seraient toujours en activité”. L’adjoint au maire conçoit que “la situation ne peut jamais être satisfaisante. Ni pour les travailleuses ni pour les riverains. La vigilance est de mise tant pour faire respecter la loi que pour accompagner les personnes souffrant de la précarité de cette activité.”

À ces arrêtés s’ajoute depuis le 13 avril 2016 une loi qui pénalise les clients. Ils risquent une amende de 1500€, envoyée à leur foyer. “C’est le plus risqué pour eux, estime June Charlot. Ils ont peur que leur femme tombe dessus”. La sanction est plus forte en cas de récidive (3750€), et ils peuvent avoir à effectuer un stage de sensibilisation. C’est la fin de la pénalisation du racolage. En clair, les prostituées ont le droit de faire leur métier mais les clients n’ont pas le droit de solliciter leurs services. Cette loi vise aussi à lutter contre le proxénétisme en signalant les contenus illicites sur internet. Un parcours de sortie de la prostitution est également prévu.

“Une loi qui ne protège pas les prostituées”

Les effets néfastes de cette législation sont mis en avant par les associations communautaires et de santé réunies dans la Fédération Parapluie Rouge. Elles considèrent comme “biaisé”  le rapport d’évaluation, établi par le gouvernement et publié en juin 2020. Afin de pointer “les réels écueils de cette loi”, ces associations ont présenté leur propre rapport, s’appuyant sur des années de pratiques sur le terrain et sur le vécu de plus de 500 travailleuses du sexe. Elles en sont arrivées à la conclusion suivante : “les victimes de traite d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle” ne sont pas protégées par cette loi.

L’association Grisélidis travaille avec et pour les travailleuses et travailleurs du sexe, elle est partenaire de ce contre-rapport. June Charlot, médiateur santé, a été entendu au sénat avant le vote de cette loi : “Nous nous sommes battus contre elle, et nous la dénonçons encore”. Selon lui, cette nouvelle législation “va toucher en premier lieu les travailleuses du sexe sur les questions de précarité, d’exposition au VIH, de violences”. Il ne comprend pas pourquoi la France pénalise les clients d’un travail autorisé, “c’est complètement aberrant” livre-t-il. Avant d’ajouter “parce qu’il faut savoir que le travail du sexe est légal en France. Ce sont les conditions d’exercice qui sont rendues illégales”. Jess31, prostituée toulousaine sur le net, observe les conséquences de cette loi sur son métier, qu’elle pratique depuis 14 ans. Selon elle, le texte contribue à “l’infantilisation du client”. Elle confie : “c’est une loi contre nous, contre les prostituées”.

La nouvelle législation invisibilise les prostituées. (Crédits : Heather Cerf)

Inverser la charge de la responsabilité

Mais pénaliser les clients serait-il un moyen d’aider les travailleuses du sexes ? C’est en tout cas l’idée que défendent plusieurs associations. Les Équipes d’Action Contre le Proxénétisme (EACP) ont fait partie des militants pour la loi de 2016 visant à abolir la pénalisation des prostituées et à transférer la charge sur les clients. “La prostituée n’est qu’une victime, souligne Meïssa Rbiz, du pôle juridique, la prostitution n’est jamais choisie”. L’association se place ainsi dans la lignée de la stratégie de la France, “résolument abolitionniste depuis 1946”.

Pour elle, l’invisibilisation des travailleuses du sexe à cause de la loi de 2016 est “un risque” à prendre. De nouveaux réseaux se sont en effet développés selon elle, souvent avec des mineures étrangères. Mais elle estime que “la seule solution est d’accroître la répression des clients et des proxénètes”. L’association Amicale du Nid rejoint la position des EACP sur ce point. 

Les chiffres clés de la prostitution. (Crédits : Capture d’écran / Ministère des des familles, de l’enfance et des droits des femmes)

 “La position abolitionniste de la France est assumée et c’est un grand pas dans la lutte contre ce système prostitutionnel qui nous dépasse”, souligne la juriste des EACP. Celles-ci réclament “l’abrogation du délit de racolage et davantage de droits pour les prostituées”. 

Selon Meïssa Rbiz, la loi a également permis de renforcer la lutte contre le cyber proxénétisme et prévoit une “prévention contre les comportements prostitutionnels” : sensibilisation, information sur les réalités de la prostitution, les “dangers de la marchandisation du corps” ou encore un nouvel article dans le Code de l’éducation.

Pour cette association abolitionniste, la pénalisation du racolage ne permettait “absolument pas” de lutter contre le proxénétisme, contrairement à la loi de 2016. “Dans la plupart des cas, la prostituée est sous la contrainte. Pourtant, elle était dans une position de criminelle.” Pénaliser les prostituées signifierait donc leur “retirer leurs droits, les marginaliser plus encore”. “Inverser la charge de la responsabilité permet de réduire un peu le phénomène car sans client, il n’y a pas de prostitution.”

 Elle regrette cependant qu’en France, “la prostituée ne soit reconnue victime que lorsqu’elle s’engage à quitter complètement le système”. Cela peut passer par un dépôt de plainte à la BRP (Brigade de répression du proxénétisme) pour prouver qu’elle a quitté le réseau. “Pourtant, c’est partir qui est le plus difficile”, souligne-t-elle.

330 euros par mois

Pour accompagner la pénalisation des clients, la loi du 13 avril 2016 a instauré des “parcours de sortie de la prostitution”. Pilotés par les préfectures, la commission de Haute-Garonne en charge des dossiers réunit des représentants de l’État et des collectivités territoriales, le procureur de la République, l’Ordre des médecins et trois associations agréées. Après de longs débats, Grisélidis a décidé de participer à ce dispositif, “le volet soi-disant social de cette loi”, selon June Charlot. Elle accompagne celles et ceux qui veulent rentrer dans ce parcours. “Mais on le faisait déjà, en dehors du parcours, pour une réorientation de carrière, faire des CV, aller chercher du travail.”  Selon le rapport d’enquête publié conjointement par onze associations en 2018, 39% seulement des travailleuses du sexe connaissaient l’existence du parcours de sortie de prostitution.

“Ces arrêtés ont pour but de repousser les pauvres, ceux qu’on appelle les indésirables, en gros les putes, toujours plus loin, toujours plus cachés” – June Charlot, médiateur santé de l’association Grisélidis.

La commission de Haute-Garonne a validé 28 dossiers à ce jour. Les femmes éligibles au parcours reçoivent 330 euros par mois, non cumulable avec un autre minimum social et un titre de séjour de six mois, renouvelable trois fois. À l’aide économique s’ajoute un accompagnement vers un hébergement. 

“Cela intéresse des personnes qui sont au bout de leur demande d’asile, dégoûtées de tout. Mais ce n’est pas assez incitatif pour les femmes françaises”, estime June Charlot. Les chiffres semblent lui donner raison puisque 27 cas sur les 28 dossiers sont des femmes de nationalité nigériane. Pourtant, certaines prostituées étrangères estiment aussi que cette aide est insuffisante. C’est le cas à Toulouse d’Annabelle, : “Je n’en veux pas de leur argent. 300 euros je les gagne en une semaine. Je décide de l’argent dont j’ai besoin. Personne ne décide pour moi.”

Dans l’ignorance du dispositif, la plupart des femmes continuent de se prostituer. (Crédits : Heather Cerf)

L’Amicale du Nid œuvre en faveur de ce dispositif. Pour Orlane Vidal, chargée de prévention et de formation, le département de Haute-Garonne est l’un de ceux qui a réussi à “faire rentrer le plus de femmes dans le dispositif”. Le département totalise en effet 10 % des parcours de sortie validés au niveau national. Fin 2018, on estimait que 113 personnes étaient engagées dans le dispositif. “Les personnes concernées ont une dynamique d’insertion remarquable”, remarque l’association dans son dernier rapport. Selon le communiqué de la commission de Haute-Garonne, publié en janvier 2020, “onze bénéficiaires sont en emploi dont sept ont signé un CDI”.

Un décalage avec le volet répressif

Des aides “insuffisantes” pour Grisélidis. L’association dénonce un “décalage entre l’application du volet répressif et celle du volet social”. Alors que le premier (la pénalisation du client) a été source de précarisation pour les prostituées, June Charlot s’interroge : “pourquoi une alternative n’a-t-elle pas été proposée plus tôt à celles et ceux qui le souhaitaient ?”

Pour son rapport publié en 2020, Grisélidis a interrogé 70 travailleuses du sexe. Elles rejettent largement “l’approche victimisante, moralisante et stigmatisante” implicite dans la proposition du parcours de sortie. “Il n’y a pas de sots métiers, uniquement de sottes gens” estime pour sa part Jess31, 48 ans, prostituée sur le net depuis 14 ans. “J’aime mon métier, je fais du bien aux gens, je suis ma propre patronne, je choisis mes horaires, je travaille à domicile. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de mal à ça.” Il est reproché au dispositif de nier la possibilité de considérer le travail du sexe comme une profession.

Jess31 est prostituée depuis 14 ans, elle travaille maintenant sur le net. (Crédits : Heather Cerf)

Financée par la préfecture à hauteur d’environ 13 000 euros, l’association a chiffré l’accompagnement “autour de 4 000  euros par personne et par an”. Des moyens “ridicules” donc pour June Charlot qui regrette “ne pas pouvoir présenter toutes les personnes qui le souhaiteraient faute de moyens”. La trentaine de dossiers soumis à la préfecture est ainsi à mettre en regard des quelque 350 personnes se prostituant dans les rues ou sur le net à Toulouse, comme Annabelle. Elle retournera donc rue Matabiau attendre des clients, au risque de se faire verbaliser.

Emma Gomez et Margaux Otter

Illustration de couverture. Annabelle, jeune prostituée d’origine ghanéenne, travaille rue Matabiau à Toulouse. (Crédits : Heather Cerf)