Où vont les SDF à Toulouse ?

Chaque jour, plusieurs centaines de personnes dorment dans les rues de Toulouse. Entre saturations des hébergements d’urgence et centre-ville peu accueillant, que deviennent les sans-abris que l’on croise sans voir.

Jeanne Biard & Aktham Olwane⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 5 minutes

5 000 personnes sont sans domicile fixe à Toulouse. « C’est vraiment énorme », commente vivement Hervé Le Floch, responsable des activités de la rue des Restos du cœur 31. Parmi eux, plus de 700 vivent dans des squats, des bidonvilles ou la rue. Impossible d’établir un diagnostic précis du nombre de personnes dormant dehors. Pour avoir un ordre d’idées, le camion des Restos du cœur distribue chaque jour 650 repas. Mais là encore, difficile de connaître la situation exacte de chaque bénéficiaire. Khadidja, étudiante bénévole à l’association de maraudes Les Piafs de la rue, qui a vécu à Nice et Strasbourg, trouve effectivement qu’il y a « énormément, énormément de personnes à la rue à Toulouse ».

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Mais derrière ces chiffres ce sont aussi des personnes, qui vivent dans une véritable société parallèle. C’est en tout cas ce qu’a observé Alicia, fondatrice des Piafs de la rue. « Il y a beaucoup de préjugés sur les sans-abris, mais la réalité est très différente. » Si Khadija s’engage pour leur venir en aide, c’est parce que « ça peut arriver à n’importe qui ».

Un sans abris récemment arrivé à Toulouse

Cédric a quitté un hébergement à Montpellier pour la rue toulousaine. (Crédits : Jeanne Biard)

C’est le cas de Marc*, ancien ouvrier du bâtiment qui a perdu travail, famille et logement après une hernie discale. Le quadragénaire est accompagné d’un groupe de personnes. « Dans la rue, nous partageons tous nos vies. » Avec lui, Marie*, rejetée par sa famille catholique après qu’elle lui a révélé son homosexualité. La trentenaire décrit un monde difficile. « Vous ne pouvez pas vivre dans la rue si vous ne savez pas comment affronter toutes vos peurs. » Entre la violence ou la tentation de la drogue et de l’alcool, Lhoucine, ancien SDF, rejoint son constat : « Si on est faible dans la rue, on est mort. »

Ils sont donc des centaines, accidentés du travail, expulsés de chez eux, ayant fui les violences conjugales ou même à la recherche de liberté. Un véritable monde parallèle, qu’on essaierait de faire disparaître.

Faire disparaître les pauvres

Pour Nina, cela ne fait aucun doute, « la mairie mène une politique de chasse et de nettoyage. » La porte-parole du Droit au logement 31 (DAL) affirme qu’il n’y aucune volonté d’éradiquer la pauvreté, mais bien de faire disparaître les pauvres. « Tout est mis en œuvre pour qu’on ne voit plus de SDF dans le centre-ville. »  Elle soutient que si on voit de moins en moins de personnes à la rue, ce n’est pas parce qu’elles ont disparu, mais bien parce qu’elles se cachent.

“On n’a pas envie de voir qu’il y a des pauvres en bas de chez nous.” Nina, porte-parole du Droit au logement 31

A l’inverse, elle constate que les dispositifs anti SDF se multiplient. Certaines sont très subtiles et passent pour décorations, mais la ville a été épinglée par la Fondation Abbé Pierre.

Chaque année, l’association organise la cérémonie des Pics d’or qui récompense ironiquement les villes les moins accueillantes pour les sans-abris. En 2020, Toulouse a décroché la deuxième place du classement.

Les SDF se retrouvent donc contraints de se cacher dans les centres-villes, ou de s’en éloigner. Un constat que regrette Hervé Le Floch, puisqu’elle rend impossible une partie du travail des associations. « Si on ne voit plus les gens, on ne peut pas les aider. » Pour autant, il ne rejoint pas l’accusation du DAL. « Il y a pu avoir de telles politiques il y a cinq ou six ans, mais je pense honnêtement que ce n’est plus le cas aujourd’hui. » Il évoque notamment le fait que Toulouse n’a pas pris d’arrêté anti-mendicité. 

Les Restos du cœur fonctionnent en partie avec l’aide de la mairie, qui leur verse des subventions, leur fournit des locaux avec un faible loyer et autorise le stationnement des trois camions de distribution de repas. Audrey Hernandez, responsable de la lutte contre les exclusions pour la municipalité, conteste également les déclarations du DAL. « S’il y avait vraiment cette volonté de nettoyer le centre-ville, les structures municipales telles que l’espace social grand Ramier où les douches publiques ne seraient pas conservées en plein cœur de la ville. »

Quelques bibelots à vendre pour se faire un peu de monnaie. (Crédits : Jeanne Biard)

C’est également la mairie qui organise le recensement des personnes sans domicile fixe, dans le cadre du plan « Logement d’abord ». Entre 2019 et 2022, la mairie mobilise les associations pour effectuer un comptage des personnes sans logement, dans l’objectif de mieux prendre en charge ce problème. Une initiative à laquelle le DAL regrette de ne pas être intégré.

Mathilde Bachelet, avocate spécialisée dans le droit des personnes étrangères, rejoint plutôt l’avis du DAL. « Il n’y a pas de volonté de trouver une solution. » La mise en place de l’arrêté anti-bivouac en 2019 a facilité les contrôles et les expulsions des terrains communaux. « C’est délirant, la mairie expulse sans proposer de solutions. »

Des hébergements saturés

Nina souligne notamment le manque de logements sociaux. « Il y a actuellement 40 000 personnes en demande. En résulte que certaines personnes n’ont d’autres choix que se tourner vers les marchands de sommeil, les squats, ou la rue. »

Il y aurait pourtant beaucoup de leviers d’action, comme la réquisition des logements, mais d’après la porte-parole du DAL, la mairie rejette la faute sur la préfecture, qui a effectivement la compétence du logement.

 

Après plusieurs mois à la rue, Lhoucine Ouelkobaa est maintenant hébergé au CCAS rue d’Antipoul.

Ce ne sont pas que les logements sociaux, mais aussi les hébergements d’urgence qui sont saturés. Hervé Le Floch l’a observé lors des distributions de repas. « Beaucoup de bénéficiaires nous demandent d’appeler le 115, mais il y a un manque chronique de places. » Tous les centres communaux d’action sociale sont pleins. Un rapport parlementaire de 2019 a révélé que seulement 6% des appels au 115 sont décrochés. Pour obtenir sa place au foyer d’Antipoul, Lhoucine a appelé 40 à 50 fois par jour pendant deux mois.

Pourtant, l’accès au logement est inscrit dans la loi. Le droit au logement opposable (DALO) et le droit à l’hébergement opposable (DAHO), instaurés en 2007, prévoient que toute personne dans le besoin doit avoir accès à un logement social ou un hébergement d’urgence.

Mais « l’Etat ne met pas les moyens », affirme Mathilde Bachelet. « On pousse les gens à l’illégalité en ne leur offrant pas de solution. » Comme le DAL, elle insiste sur la nécessité de faire respecter les droits déjà existants des sans-abris.

L’avocate explique que ce manque de structures conduit les juges à faire une priorisation, en fonction de la vulnérabilité des demandeurs. « C’est une dérive légale et politique, car il y a une volonté politique derrière les moyens débloqués. »

Face à toutes ces difficultés, il est très difficile pour les sans-abris de s’en sortir. Lhoucine y est parvenu au terme d’une longue bataille. Marie, elle, n’a toujours pas trouvé de solution. « Cela fait cinq ans que j’essaye de sortir de ce tourbillon. » Un problème auquel Nina invite tout le monde à s’intéresser. « Je ne pense pas que tous les gens se sentent concernés par ce problème. On a vite fait de se mettre des œillères parce que ce n’est pas facile de voir des gens en bas de chez soi. Mais c’est important de regarder le problème en face. Il faut assumer cette problématique pour se mobiliser. »

*Les prénoms ont été modifiés

Crédits de la couverture : Jeanne Biard

Jeanne Biard et Aktham Olwane