Manifester en 2020 :

«La rue est devenue un espace négocié»

 

 Alors que l’espace public était un lieu de liberté et de revendications, il se transforme aujourd’hui en lieu d’interdits, de surveillance et de restrictions permanentes. Des dispositions viennent contraindre les différentes manifestations, qui continuent pourtant à se multiplier, nous nous retrouvons alors face à une escalade de la violence.

 

Aeimen Benallouche & Emma Gomez ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture 8 min.

Le mouvement des gilets jaunes marque un tournant dans la stratégie du maintien de l’ordre en 2018. Si nos voisins d’Europe de l’ouest possèdent une bonne image de leur police, une dégradation du rapport avec les forces de l’ordre s’observe en France au fil des mobilisations.

La gestion des foules protestataires est de manière constante remise en cause par la population. Le sociologue Fabien Jobart fait d’ailleurs le constat que « un tiers des français pense que la police traite les gens de matière inéquitable » 

Un fait qui se confirme depuis plusieurs années. Amnesty International dénonce dans un rapport publié en 2017 un recours disproportionné à des pouvoirs d’urgence. L’ONG pointe du doigt une restriction, de plus en plus présente, du droit à la liberté de réunion qui s’observe par l’interdiction de plusieurs rassemblements publics depuis plusieurs années.

La volonté de l’État, par l’intermédiaire de la police de se réapproprier l’espace public ne date pas du gouvernement actuel. Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, un combat pour cette réappropriation était déjà passé par des mesures contre les occupants des halls d’immeubles. Des lois existent à l’époque contre eux et on ira jusqu’à parler de « quartier de reconquête républicaine ». La rue n’a donc jamais été une réalité tangible et éternelle, elle se calque sur une construction sociale qui « se remanie en permanence, c’est un espace de renégociation » indique Jean-François Mignard, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme à Toulouse.

 

Infographie victimes

Une explication de cette escalade de la violence que l’on peut également trouver dans la transformation progressive du schéma de maintien de l’ordre. L’apparition des armes de défense non létale, le LBD 40 et des grenades lacrymogènes à effet de souffle font débat. Plus récemment le Défenseur des droits a dénoncé l’utilisation des lanceurs de balles de défense jugeant que les policiers pouvaient viser toutes les zones corporelles, car « aucune n’est explicitement interdite ».

Mais « La question n’est pas de savoir s’il y a des bons ou des mauvais flics, il faut comprendre pourquoi il y a aussi souvent des mauvais flics et c’est donc que l’institution en elle-même est déviante et qu’elle crée elle-même des déviances » souligne Mathieu Molard. Rédacteur en chef de Streetpress, il a également participé à la réalisation du documentaire “Gilets jaunes, une répression d’Etat”, et consacre une partie de son temps à mettre en lumière les dysfonctionnements de la police.

Il est à noter un manque cruel de formation des jeunes policiers. « Ils ont mis sur le terrain n’importe qui… » déplore Jean-François Mignard. En effet, seulement 64.4% des policiers ont bénéficié de l’entraînement nécessaire au maniement des armes selon un rapport du sénat en 2018. Un manquement expliqué entre autres par un manque d’infrastructures. 

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations (…) La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Dom Helder Camara, évêque catholique brésilien

Face à cette escalade de la violence « les gens ont maintenant peur de manifester » s’indigne Jean-François Mignard. Une violence dite « légitime de l’État » répressive mais également dissuasive.  La violence des affrontements et un rapport de force inégale qui saute aux yeux, le syndicat de police VIGI en a d’ailleurs fait le constat en admettant que « certaines violences ne sont plus individuelles, il y a un effet de groupe ». Ce changement dans la doctrine du maintien de l’ordre fait craindre à beaucoup de personnes de venir manifester  « beaucoup de gens dont certains avec des enfants réfléchissent à deux fois avant de se rendre à une mobilisation » confie Basile Mouton. Face à un problème systémique, les voix s’élèvent tandis que les dénonciations de violences s’accumulent sur les réseaux sociaux.

 

CRS en fin de manifestation pour les soignants le 7 novembre 2020

La Compagnie de Sécurisation et d’Intervention et les Compagnie Départementale d’Intervention de la Police Nationale en intervention en fin de manifestation le 7 novembre 2020. (Crédits : Aeimen Benallouche)

Côté exécutif, le sujet reste sensible. Jusqu’à décembre 2020, Emmanuel Macron refusait d’utiliser le terme de « violences policières ». Un tabou sémantique brisé récemment par la secrétaire d’état auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, Agnès Pannier-Runacher, sur les plateaux de BFMTV et RMC. Le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti a également déclaré que « chaque violence policière est un problème pour la République ».

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Redécorer les murs de Toulouse pour se faire entendre

Afin de revendiquer leurs idées, d’autres ont troqué leurs pancartes et leurs drapeaux contre des pots de colle et des feuilles de papier blanches ponctuées de lettres noires. Dans la ville rose, ces militants se réunissent sous le nom de « Collages Féministes Toulouse ». A travers leurs messages laissés sur les murs, les ponts, les abris-bus, iels dénoncent la société patriarcale, les injustices que subissent les femmes et les minorités.

Depuis six mois, Raphaële a rejoint les rangs de la lutte, elle raconte : « Le but c’est que tous les murs de Toulouse soient recouverts de nos messages », principalement le centre-ville. Leur objectif, c’est également de prouver que l’espace public est à tout le monde : « En tant que femmes, il est très rare que l’on puisse se promener dehors le soir, entre nous, en se sentant fortes. Coller la nuit c’est aussi une façon de reprendre notre place dans l’espace public. L’idée c’est de dire : on est là, on a pas peur de vous ».

 Collages féministes Toulouse
 (Crédits : Collages Féministes Toulouse)

Mais quand iels collent, Raphaële et les autres sont dans l’illégalité, « le meilleur moyen aujourd’hui pour se faire entendre », selon elle. Le collectif estime ne plus avoir d’autres choix, face à une société qui ne les écoute pas, ne les entend pas, ne les croit pas. De cette façon, iels sont vu.e.s, mais le risque de cette visibilité, les expose à celui de la police. Le coût de cette activité illégale s’élève entre 68€ et 750€.

Raphaële, cependant, s’estime chanceuse car, à Toulouse, la police ne les sanctionne pas, elle leur demande simplement de retirer les messages. C’est également une requête qu’il leur arrive d’entendre de la part de passants, de voisins, pour qui « le côté atteinte à la propriété est plus important que les messages » qu’iels essaient de faire passer. Pour Raphaële, ces réactions prouvent que ce qu’iels font « est utile et qu’il faut continuer ». Elle regrette tout de même la portée trop peu impactante des messages au vu de leur disparition presque immédiate : « La société de nettoyage est très efficace. Ils font en sorte que le lendemain matin ou que dans les deux jours le message ne soit plus présent ».

La “non-violence” comme mot d’ordre

Les colleuses ne sont pas les seules, à Toulouse, à faire passer leurs idées d’une manière alternative. Camille a lancé le collectif local toulousain Extinction Rebellion. Depuis 2018, ce mouvement repose sur le principe de désobéissance civile pour lutter “contre l’effondrement écologique et le réchauffement climatique”. 

Exctinction Rebellion

Blocage de deux magasins Zara en centre ville le Samedi 17 Octobre par les militants de Youth for Climate et Exctinction Rebellion  (Crédits : Emma Gomez)

Afin de mobiliser massivement, le collectif « cherche à rendre visible et lisible une situation ». Pour cela, Camille utilise « l’outil théâtral, afin de transformer l’espace public en espace de jeu et ainsi créer un lieu de rencontre émotionnel » plus propice à la diffusion et à l’adhésion d’idées.

Camille, militant Extinction Rebellion

par Entretien par Aeimen Benallouche & Emma Gomez

Il va également s’appuyer sur la stratégie de « révolution permanente sans effort ». En d’autres termes, il occupe l’espace public avec des bannières, déguisé, il transporte des affiches où l’on voit des données factuelles, des enfants avec des masques à gaz, il organise des autodafés d’animaux en peluche… De cette façon, il crée un espace de dialogue, de rencontre, d’échange. Ce cadre de la non-violence permet « de dire à n’importe qui de venir s’engager ou du moins, d’engager la conversation ».

Effectivement, l’un des dix principes de ce mouvement est la non-violence, véritable « positionnement idéologique et stratégique ». Le but étant d’être « dans une attitude de respect total, pour avoir une réaction qui va susciter la sympathie, et par effet boomerang, mobiliser massivement derrière ». En revanche, ils n’excluent pas la destruction matérielle. Pour eux, une action directe violente permettrait, certes une visibilité mais pas de mobilisation massive, et entraînerait surtout une position non légitime auprès du pouvoir.

Son point de vue n’est pas partagé par Stéphane Borras, syndicaliste à SUD CT 31. Pour ce dernier, dans une organisation révolutionnaire « la violence de la rue est parfaitement légitime », il précise qu’elle doit être « raisonnée et avoir des objectifs stratégiques et politiques ». Même son de cloche pour Basile Mouton de la CGT Éduc’action. Il part de mai 68 pour remonter aux gilets jaunes et fait le même constat : aucune avancée sociale ne se fait sans violence. Il explique : « Je ne dis pas qu’il faut absolument être violent à chaque fois qu’on sort dans la rue, mais je n’écarte pas cette question là par principe, car elle dépend forcément de la cause que l’on sert et du contexte. »

Certains feront le choix de cette violence, d’autres opteront pour des stratégies alternatives pour faire valoir leurs idées. Quoi qu’il en soit, en 2020, l’espace public offre un large champ des possibles à celui qui souhaite revendiquer sa cause. Mais plus que n’importe quand, cet espace est aujourd’hui menacé, sujet de controverses et de discussions.

Aeimen Benallouche & Emma Gomez