Immeuble Arnaud Bernard

Manifestons oui, mais en ligne

Avec l’augmentation de la violence entre police et manifestants, et l’apparition de la crise sanitaire, manifester n’est plus aussi évident qu’avant. Mais alors que faire pour continuer à faire entendre sa voix ?

Heather Cerf ⎮ 11/12/2020 ⎮ Temps de lecture : 4 min.

Où se retrouver lorsque l’espace public n’est plus un lieu de prédilection ? En  virtuel ! Voilà la solution que de nombreux militants ont trouvé. Chacun à leur manière, ils utilisent différents outils numériques pour pallier la difficulté, et braver l’interdit.

Tandis que le nombre de signatures pour des pétitions augmentent sur le site Change.org, d’autres alternatives sont nées. Au printemps dernier, en plein confinement, le site Maniff.app est lancé par Antoine Schmitt. Un sentiment de frustration grandissait chez cet artiste visuel. Une frustration apparue déjà l’an dernier pendant les manifestations des gilets jaunes, puis en début d’année avec celles contre la réforme des retraites. “Il y a eu énormément de répressions policières et de manifestations de manière générale. Donc ça a empêché pas mal de monde d’aller manifester, dont moi en particulier. Je l’ai vraiment vu comme un déni de démocratie”, détaille-t-il. D’autant plus qu’à cela s’est ajouté l’impossibilité de manifester durant le premier confinement, en mars dernier.

Briser les frontières du militantisme

Maniff.app permet donc de manifester en ligne. Avec son avatar on se déplace sur une carte, met en avant un slogan et on peut même rejoindre une autre manifestation. Car l’intérêt du site est là : participer à des rassemblements auxquels on ne peut assister physiquement, si on est malade, confiné ou même trop loin.

Le quartier de Matabiau est l'un des plus prisés des artistes pratiquant le graffiti à Toulouse, dont Fish. (Crédits : Andoni Ospital)

Capture d’écran de Maniff.app du 16/11/2020

« Maniff.app était une manière de dire que, malgré tout, on peut le faire, on peut exprimer sa voix, son opinion et son engagement même à grande distance”, explique l’artiste parisien. Que ce soit à Toulouse, Hong Kong ou Rio, les manifestants virtuels sont nombreux à brandir leur revendications sur le site. C’est une manière “de s’affranchir de la réalité physique de la manifestation”. A tel point que le Brésil est le deuxième plus gros utilisateur du site. Dès son lancement, Maniff.app fut très utilisé dans les manifestations contre Bolsonaro, qui ont fait face à une escalade impressionnante de la violence.

Il y a des gens pour qui le numérique va les amener à découvrir et à s’engager ensuite pour une cause. »

– Olivier Ertzscheid

Mais le jour qui a réuni le plus d’utilisateurs sur le site reste le 1er Mai 2020, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord car, à l’occasion de la fête du travail, les manifestations physiques ne pouvaient être autorisées en plein confinement. Les syndicats et autres organisations ont donc été nombreux à appeler à une manifestation virtuelle autour de différentes actions, dont l’usage de ce site. Puis, “Le site a eu énormément de médiatisation à ce moment-là. Il y a donc eu environ 16 000 personnes qui ont utilisé Maniff.app en même temps le 1er mai”, précise Antoine Schmitt.

Le rôle à jouer du numérique

Le numérique, le virtuel, le web… Peu importe le nom qu’on lui donne, ou ce que l’on y fait : cet espace virtuel est devenu indispensable aujourd’hui, même pour le militantisme. “Que ce soit à l’échelle d’ONG très reconnues ou à l’échelle de petits groupuscules, il n’y a pas d’activités militantes qui ne se passent d’une forme d’utilisation de l’outil numérique”, explique Olivier Ertzscheid. Cet enseignant-chercheur en sciences de l’information reconnaît les avantages de l’outil numérique, tout en lui donnant une limite.

Le premier d’entre eux : le web permet de sensibiliser un plus large public. “Il y a des gens pour qui le numérique va les amener à découvrir et à s’engager ensuite pour une cause. Il va même parfois les obliger à changer un certain nombre de leurs postures.” Car le numérique, en plus de proposer des débats qui nourrissent les argumentaires de chacun, est alimenté par une certaine pression sociale. Les posts et commentaires publics sont observés par tous. Ainsi les comportements ambiguës sont rapidement ciblés. “Dans ce contexte, le web est plutôt un outil d’acculturation et d’éducation qui peut être assez puissant”, précise Olivier Ertzscheid.

Le recul n’est pas encore assez important pour le chercheur afin de savoir si l’usage actuel du numérique a ou aura un réel impact. Il peut tout de même affirmer que son utilité est indéniable. Par exemple, “les réseaux sociaux jouent un rôle dans les manifestations et les mouvements en ligne. Ils permettent à des gens de se regrouper, de se structurer. Il y a une vraie dimension pour faciliter l’organisation de manifestations ou d’événements”. L’efficacité de ces outils sur ces questions ne peut donc être niée. D’autant plus que cela permet aussi “de rapidement fédérer des communautés qui en dehors des espaces numériques auraient mis un peu plus de temps à se retrouver”.

Les limites du virtuel

Cependant, que ce soit Antoine Schmitt ou Olivier Ertzscheid, tous deux s’accordent pour dire que le virtuel ne peut être l’unique alternative. Pour le créateur de maniff.app, le numérique n’est qu’un plus, “c’est pour renforcer les manifestations physiques, leur donner une autre dimension, un autre endroit pour exister”. Son site n’a pas que des avantages car il ne peut avoir le même impact que les défilés physiques. “La grande force des manifestations réelles c’est quand même le déplacement physique d’un grand nombre de personnes, pour exprimer leur désaccord. C’est une vraie force ! Or cette force des corps physiques n’est que dans l’espace public, pas en ligne”, affirme Antoine Schmitt.

Olivier Ertzscheid s’accorde à cette idée en citant notamment une autre chercheuse, la sociologue americano-turque, Zeynep Tüfekçi. Elle affirme entre autres qu’internet permet de créer des révolutions mais jamais de les gagner. Tout d’abord car leurs avantages sont rapidement limités dans le temps. Olivier Ertzscheid ajoute à cela que “sur l’instantané, on peut considérer que ce sont des outils extrêmement utiles. Puis, ils deviennent assez toxiques. Ils ne permettent pas aux revendications d’aller jusqu’au bout si elles se cantonnent à l’usage de ces outils numériques.

Les réseaux sociaux permettent aux manifestants de s’organiser.

Le chercheur nantais conclut alors sur une affirmation claire : “Le numérique n’est qu’un palliatif« . Cela signifie, pour lui, que son usage permet seulement de pallier un certain nombre de déficiences et de choses qu’on ne peut pas faire. Malgré tout, “il y a toujours un moment où une action militante citoyenne doit, pour aller à son terme pouvoir aussi avoir une empreinte dans le monde non numérique”.

Heather Cerf