À Toulouse, les jardins partagés comme remèdes écolos et sociaux ?

Au milieu d’espaces urbanisés, les citoyens s’investissent de plus en plus dans la culture de jardins gérés collectivement. Citadins en quête de nature et autres élus municipaux s’emparent progressivement de ces parcelles au fort potentiel socialisant.

Andoni Ospital & Julien Dubois ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture 6 min.

Nous sommes mi-octobre et malgré la pluie, Rémi, jardinier, entretient le jardin partagé d’Embarthe, dans le quartier d’Arnaud-Bernard. Le premier confinement a fait souffrir les plantations. Le jardin n’est plus en très bon état. Alors Rémi vient remettre l’espace vert d’aplomb. Le trentenaire n’hésite pas à investir ses propres sous dans la culture du jardin. Avant tout, cela permet de « créer du lien social entre les gens du quartier ». « Avec nos plantations, on sait d’où vient le produit, c’est plus écologique », ajoute-t-il. Et il n’est pas le seul à vouloir cultiver son jardin en ville.

En France, lors du premier confinement, les jardineries ont pu rester ouvertes. Idem lors du second. Elles ont été considérées comme des commerces essentiels. Une façon de concrétiser un besoin vital pour beaucoup de citoyens de prendre l’air dans leurs jardins, ces espaces privilégiés et appréciés. Mais, le jardinage est plutôt une activité qui se pratique hors des territoires urbains.

Pourtant, depuis plus d’une dizaine d’années, les projets de jardins partagés sortent de terre tour à tour. Témoignant d’un besoin non-négligeable de cultiver ses plantes, récolter ses semences, mais aussi partager. Le jardin présente beaucoup d’avantages. Un endroit pour permettre à qui le souhaite d’accéder à la nature, y compris dans un espace urbain où les structures bétonnées ont remplacé la pelouse sur des kilomètres carrés. En cet automne 2020, les radis, potimarrons, topinambours et autres légumes d’automne peuplent les parcelles.

19 jardins partagés dans la Ville rose

Les jardins partagés sont gérés par des collectifs d’habitants, de quartiers ou bien des associations. À la différence des potagers familiaux, ouvriers, cheminots, ceux-ci bénéficient d’un soutien financier, logistique et administratif de la mairie. À Toulouse, la municipalité en dénombre 19. Une mode fleurissante, que confirme l’adjoint à la biodiversité et aux jardins partagés de la ville de Toulouse, Clément Riquet. “C’est une démarche qui prend de l’importance depuis la création du premier jardin, il y a plus de dix ans.”

Le maire Jean-Luc Moudenc a d’ailleurs promis de créer quinze nouvelles structures dans la ville d’ici 2026. L’édile avait fait de la création de ces jardins supplémentaires, un élément de son programme qui l’a conforté au Capitole lors des dernières municipales. Un moindre mal pour une Ville rose qui n’apparaît pas parmi les dix villes les plus vertes de France.

 

“Beaucoup de personnes disent que venir jardiner avec nous leur évite de déprimer. Mon objectif c’est d’être en contact avec des gens que je ne connais pas de base ou que je ne connaîtrais pas ailleurs” Paul – jardinier à Patte d’Oie. 

 

Un essor soudain entraînant des défis logistiques et une adaptation. “Les durées de création, de l’ordre de 24 mois auparavant, devront être réduites considérablement”, souligne Clément Riquet. Cet accroissement, peu anodin, témoigne d’une volonté croissante de la part des citoyens d’investir des parcelles de terres.

“Éviter de déprimer”

L’association Partageons les Jardins, fondée en 2012, aide les citoyens à s’organiser et créer leurs potagers urbains. Avec pour objectif aussi de faire connaître et développer la pratique du jardin en ville. “Nous réalisons des animations collectives entre jardins et des actions pour les faire découvrir au grand public et partager les valeurs”, précise Anaïs, salariée depuis 2016 au sein de l’association.

Si le premier confinement avait ralenti les activités, l’association a connu un regain d’intérêt cet été. Symbole de la volonté, d’autant plus importante, avec l’isolement, de trouver un second souffle dans ces espaces verts. C’est ce que partage Paul, jardinier dans le quartier de Patte d’Oie. “Beaucoup de personnes disent que venir jardiner avec nous leur évite de déprimer. Mon objectif, c’est d’être en contact avec des gens que je ne connais pas de base ou que je ne connaîtrais pas ailleurs”, précise-t-il. Car ces parcelles de terres présentent des fonctions alimentaires, éducatives ou environnementales, mais aussi… sociales.

Todmorden (Royaume-Uni) : précurseur du partage de jardins en Europe

Dynamisation du centre-ville, renforcement du lien entre habitants… Ces effets ont été observés depuis longtemps à Todmorden, ville d’un peu plus de 15 000 habitants peuplée d’irréductibles anglais au nord de Manchester (Royaume-Uni), et berceau des jardins partagés européens.

Entre 2008, année du lancement de « The Incredible Edible » – comprenez « Les Incroyables Comestibles » – et 2020, Mary Clear, fondatrice du mouvement aujourd’hui répandu dans le monde entier, a observé nombre de conséquences positives sur la vie locale. « Au début, les gens nous prenaient pour des fous ! Mais quand ils ont compris que l’on adoptait une philosophie de la générosité, de la gentillesse, alors ils sont devenus généreux en retour », constate la Britannique. « Nous voyons moins d’incivilités, de vandalisme. Quand nous plantons des légumes, ceux-ci ne sont plus endommagés… Aujourd’hui, nous sommes une meilleure communauté. Plus forte, plus soudée. C’est ce dont les gens ont besoin, d’autant plus quand un désastre comme le Covid-19 apparaît… ».

Mais alors, est-ce possible d’obtenir des résultats similaires dans une ville telle que Toulouse, forte de plus de 450.000 âmes ? Pour Mary Clear, la réponse est oui, bien qu’elle conditionne la réussite des projets à certains éléments : « À Todmorden, cela fonctionne car nous échangeons tous sur Facebook, nous habitons proches les uns des autres… Mais je suis persuadée que cela peut marcher dans des grandes villes ! Il faut cependant réaliser l’expérience au niveau d’un quartier ou d’une rue. La petite échelle est toujours la meilleure ! »

“Des microcosmes de la société”

Ça tombe bien, c’est justement la solution retenue dans la Ville rose. Pour autant, difficile d’y tirer des conclusions comparables à celles de nos voisins outre-Manche. Serait-ce alors une question de mentalité ? Aurions-nous, Français, plus de mal à concevoir les vertus sociales des jardins partagés ? Ce n’est pourtant pas ce qu’indiquent les différents acteurs toulousains que nous avons pu contacter. Selon Clément Riquet, ce sont « des lieux éminemment sociaux, où les jardiniers échangent des services ou des moments de convivialité comme des repas. »

Jardins Bagatelle

Dnas le quartier de Bagatelle, le jardin permet aux habitants de se réunir et mieux se connaître. (Crédit : Centre social de Bagatelle).

À l’image de collaborations entre les jardiniers de Todmorden et les écoles de la commune anglaise, le jardin peut également mobiliser d’autres acteurs locaux, à priori éloignés de l’initiative. Et Toulouse semble d’ailleurs s’en inspirer. « Le lien social entre jardiniers s’étend aussi à d’autres organismes. Par exemple, nous avons un jardin, à Monlong, qui interagit avec l’hôpital psychiatrique Gérard Marchant. Cela consiste en des parcelles réservées à l’usage de l’établissement, ou même des visites de patients dans cet espace vert », détaille l’adjoint municipal.

Célia Quenault, coordinatrice des jardins partagés du quartier de Bagatelle, va même jusqu’à parler de « microcosmes de la société. » Elle donne également des indices quant aux difficultés que peuvent éprouver certains potagers : « Les discussions doivent se faire avec des publics très différents, qui ne viennent pas du même milieu et qui n’ont pas la même culture face au jardin. C’est aussi ça qui fait la richesse de ce projet social. »

Un instrument du vivre-ensemble ?

Mais la mairie de Toulouse permet-elle vraiment de faire vivre et étendre ce projet social ? Les jardins, souvent petits, ne peuvent accueillir beaucoup de monde. La faute à des superficies peu extensibles car enclavées entre les bâtiments. À Bagatelle, dans le sud-ouest de l’agglomération, 54 terrains sont disponibles. Une quantité qui pourrait être “doublée voire triplée”, précise Célia Quenault. “Il y a une vingtaine de personnes qui attendent des parcelles depuis deux ans.” Ce manque de place et cette demande des habitants montre l’importance et la nécessité d’en construire d’autres pour la municipalité.

Au Capitole, on voit d’un très bon œil, le potentiel socialisant des jardins partagés. Ces espaces verts si particuliers pourraient avoir un rôle à jouer dans certains quartiers où le vivre-ensemble est parfois mis à mal. « C’est une idée que nous avons à l’esprit. Je suis convaincu que le jardin partagé peut apaiser un quartier, le pacifier. Il y a des exemples qui montrent que cela peut très bien fonctionner, d’autres où cela peut devenir encore plus compliqué. À nous de mettre toutes les chances de notre côté, car si les projets sont bien construits, cela peut apporter énormément à un quartier », expose Clément Riquet. Jusqu’ici dépourvu de jardin partagé, le quartier des Izards est, notamment, pressenti pour accueillir des parcelles de terre d’ici la fin du mandat.

 

* Selon le classement de l’Observatoire des villes vertes de Unep-Hortis, en date de février 2020. http://www.observatoirevillesvertes.fr

* Projet de jardin partagé lancé dès 2008 à Todmorden aux objectifs variés : produire des aliments localement pour nourrir les habitants voire atteindre l’auto-suffisance alimentaire, sensibiliser à la thématique environnementale… Franc succès, le projet a reçu en 2010 le soutien du Prince Charles, venu en personne féliciter Mary Clear et ses compères.

Andoni Ospital et Julien Dubois