Faut-il interdire la publicité dans l’espace public ?

Chaque jour nous recevons 1 200 à 2 200 messages publicitaires. L’espace public n’échappe pas à la règle. Affiches, panneaux roulants, écrans numériques… Même dans la rue, impossible d’y couper. Une véritable pollution visuelle que dénoncent des associations. Mais qui soulève aussi des enjeux climatiques et économiques.

Jeanne Biard & Aktham Olwane ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 4 minutes

« En général, la publicité est inévitable. L’espace public est le seul endroit où on pourrait y échapper. Mais elle y est actuellement imposée. » Khaled Gaiji est président de la fédération les Amis de la Terre, qui milite pour l’écologie et les droits humains. Également militant à Résistance anti publicitaire (RAP), il se spécialise dans la lutte contre la publicité. Pour lui, si les annonces sont omniprésentes dans nos foyers, il existe toujours la possibilité de ne pas allumer la télé ou la radio, ou d’installer un bloqueur de publicités. « Mais il n’y a pas de bloqueur de pub urbain. »

Son organisation se bat pour faire accepter la notion de « liberté de réception ». RAP estime que chacun devrait avoir le droit de recevoir ou non de la publicité. Alors que nous voyons chaque jour 1 200 à 2 200 messages publicitaires, selon une étude de Arnaud Pêtre, chercheur en neuromarketing à l’Université catholique de Lille. Une estimation sans doute très à la baisse puisque ces chiffres datent de… 2007 ! Et qu’à l’époque déjà, Arnaud Pêtre estimait que nous serions en réalité plus proches des 15 000 stimuli commerciaux par jour, en prenant en compte les marques, les enseignes, ou encore les placements de produits déguisés.

Les panneaux publicitaires particulièrement présents sur les grands boulevards. (Crédits : Jeanne Biard)

Une omniprésence parfois désagréable, comme le concède Thierry Sentous, conseiller municipal délégué au mobilier urbain et à la publicité. « Bien sûr que je souhaiterais réduire la place de la publicité, mais si on perd les recettes il faudra les reporter ailleurs. » Pour l’élu, Toulouse a toutefois réussi à trouver un « compromis relativement bon » entre la préservation de l’environnement urbain et la nécessité de faire rentrer de l’argent dans les caisses.

Si elles venaient à disparaître, les recettes de la pub ne constitueraient « pas vraiment un manque à gagner » pour Alice, militante à RAP Toulouse depuis quatre ans. Selon elle, les revenus publicitaires représentent 0,2% à 0,8% du budget municipal. « Ce n’est pas ça qui devrait nous empêcher de passer à l’action », ajoute-t-elle en prenant pour exemple Grenoble, première ville européenne à interdire l’affichage publicitaire en 2015.

Thierry Sentous n’est pas de cet avis. Les taxes et les redevances d’occupation de domaine public sont pour lui une source de revenus « significative ». Si son poids peut certes paraître « assez faible », il n’est toutefois « pas négligeable ». L’élu alerte sur un possible report des pertes sur les habitants, à travers une hausse des impôts locaux.

Consommation énergétique et consommation tout court

Sur le plan économique, Khaled Gaiji pose aussi la question de l’égalité commerciale. Selon le militant, 600 entreprises, sur les 3 millions existantes, possèdent 80% de la publicité. Un véritable « monopole d’expression ». Il dénonce également une « oligarchie » du côté des afficheurs, puisque trois multinationales se partagent le marché : JCDecaux, Clear Channel et Exterion Media. A Toulouse, c’est bien la première, numéro un mondial du secteur, qui dispose du monopole de l’affichage publicitaire dans l’espace public.

Résistance à l’agression publicitaire dénonce l’inégalité d’accès à l’affichage publicitaire. (Crédits : RAP)

« C’est la loi de la jungle, le plus fort gagne. » Le président des Amis de la Terre voudrait plutôt que les lois protègent les citoyens de ces « défauts du marché ». Une concentration qui influe sur le contenu des enseignes. « Il faut laisser la place à l’information associative, culturelle et partisane », selon Alice. Thierry Sentous souligne toutefois la forte présence d’information municipale sur les panneaux de la métropole. « On a une trentaine de sucettes, des enseignes réservées à l’information municipale. »

« La publicité est le bras armé du capitalisme. Tout ce qu’on nous dit c’est : consommez, consommez, consommez ! » Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre

Pour Khaled Gaiji c’est loin d’être suffisant. « Tout ce qu’on nous dit c’est : consommez, consommez, consommez ! ». D’autant que la surconsommation induite par la publicité joue un rôle important dans le réchauffement climatique. « La publicité est le bras armé du capitalisme. » Il soutient que le « matraquage publicitaire nous conditionne » à consommer toujours plus. Un modèle qui affecte les comportements, mais aussi le climat.

Les panneaux publicitaires souvent pris pour cibles lors des manifestations. (Crédits : Jeanne Biard)

Au-delà de la promotion de produits polluants, tels que les SUV ou les fast-foods, que RAP souhaiterait faire interdire, c’est bien l’affichage en lui-même qui participe au réchauffement climatique. Selon un rapport de l’association, les panneaux numériques consomment entre 6 800 et 12 600 Kwh/an. Soit autant que trois familles, hors chauffage électrique, commente l’organisation.

Très engagé sur la question du climat, Khaled Gaiji a d’ailleurs été auditionné par la Convention citoyenne. Une rencontre qui a porté ses fruits. Puisque onze propositions, sur les 150 présentées à la fin des délibérations, portent sur la publicité. On y trouve notamment l’interdiction des panneaux publicitaires dans les espaces publics extérieurs. 

Les panneaux roulants, plus polluants que les affichages classiques. (Crédits : Jeanne Biard)

Il se montre très optimiste pour l’application des propositions. « Sur les 11 mesures, il y en a forcément qui vont passer. » Un optimisme partagé par Alice, qui souligne surtout la prise de conscience. « On voit que, quand il n’y a pas de lobby derrière, les citoyens sont tout à fait contre la publicité. Ils proposent des mesures qui vont dans notre sens. »

Dénoncer l’affichage publicitaire

Malgré ces avancées, les militants anti-pub restent mobilisés. « Les lobby publicitaires s’activent déjà pour limiter la transpositions de ces propositions dans la loi. » affirme Khaled Gaiji. RAP organise régulièrement des campagnes de sensibilisation, notamment par le recouvrement des affiches publicitaires.

A Toulouse, l’association réalise ce genre d’action chaque mois. Alice explique que l’objectif est d’attirer l’attention du public, sur cette question, en dénonçant l’affichage, mais également son contenu, avec « de l’humour ou un message fort ».

Des actions humoristiques pour dénoncer le sexisme. (Crédits : RAP)

Pour Thierry Sentous, « l’intention est bonne, mais la méthode est mauvaise ». Il juge plutôt saine, la volonté des militants de dénoncer les publicités « outrancières, pornographiques ou dégradantes pour certaines catégories de population ». Mais pour lui, ils se trompent de cibles. « Ils seraient plus courageux de s’adresser directement au cabinet qui fait ces pubs que de s’en prendre aux biens publics. »

Crédits de la couverture : Jeanne Biard

Jeanne Biard & Aktham Olwane