Cigarettes à la sauvette : le trafic à la vue de tous

À Toulouse, de nombreux vendeurs et acheteurs de cigarettes se retrouvent directement sur l’espace public. Des ventes illégales, dans un trafic en croissance.

Mathida Diaby & Emilie Roussey ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 7 min.

Tous les jours, il fait le même chemin. Nabil sort de chez lui et rejoint la place Arnaud-Bernard, où il vend des cigarettes. Du matin au soir, il attend ses clients au milieu de la place, sous les yeux de la police. Comme Nabil, ils sont nombreux à vendre des paquets de cigarettes à Toulouse. Que ce soit dans le quartier Arnaud-Bernard, à quelques centaines de mètres du Capitole, à côté des barres d’immeubles à Bagatelle ou à la Reynerie, ces ventes se font sur l’espace public. Dans la rue, à la vue de tous.

Retrouvez Nabil dans le podcast Les invisibles de la rue, épisode 2 : “Je vends des cigarettes” 

Plus de la moitié des cigarettes achetées illégalement

Nombreux sont les Toulousains qui choisissent cette option pour payer leurs cartouches moins chères qu’en bureau de tabac. Mais ce commerce étant illégal, il est difficile de le quantifier. Une seule étude est réalisée tous les ans par Seita Imperial Tobacco, l’entreprise qui produit notamment les Gauloises. En 2019, 55 % des cigarettes consommées à Toulouse seraient issues du marché parallèle, contre 38 % en 2017. Un chiffre bien au-dessus de la moyenne française (30,13 %) et qui fait de Toulouse la deuxième ville, sur 126, où circulent le plus de cigarettes illégales, derrière Perpignan.

Cette étude reste cependant très approximative. Ses résultats sont issus des analyses des paquets retrouvés dans les rues de Toulouse. Elle ne comptabilise pas ceux qui sont jetés à la poubelle ou laissés dans des lieux privés. Aussi, “il faut que les paquets retrouvés par terre soient lisibles, pour être exploitables, pour qu’on puisse y lire le nom du fabricant et sa provenance” précise Hervé Nathalie, responsable territorial de Seita. Selon cette même étude, la majorité des cigarettes vendues à la sauvette sont des produits de contrebande, “des cigarettes authentiques”, précise Hervé Natalie. Se trouvent aussi des produits de contrefaçon fabriqués dans des usines illégales implantées en Espagne, mais dans une moindre mesure.

La proximité avec l’Andorre

Si la vente illégale de cigarettes prend autant d’ampleur à Toulouse, c’est en partie grâce à sa proximité avec l’Andorre. Les vendeurs d’Arnaud Bernard s’approvisionnent au Maghreb et en Espagne, mais la grande majorité de leurs marchandises vient de la principauté. Ne faisant pas partie de l’Union Européenne, l’Andorre applique une fiscalité très faible sur le tabac. Résultat, le prix d’un paquet andorran est plus de deux fois moins cher qu’un paquet vendu en France.

Dans la rue les paquets de cigarettes sont moins chers qu’en bureaux de tabac.

Dans les rues toulousaines, un paquet coûte aux alentours de sept euros, contre dix euros chez un buraliste. Contrairement à plusieurs de ses voisins européens, la France base sa politique de santé sur le prix du tabac. Gérard Vidal, président de la Confédération des buralistes d’Occitanie, constate que “l’écart de prix […] n’a jamais été aussi important, c’est presque obligatoire qu’il y est un marché parallèle”. Tout comme Hervé Natali, il encourage la police municipale et nationale à gêner les revendeurs.

Cependant pour Gérard Vidal, les vendeurs à la sauvette “ne sont pas des concurrents, ils ont trouvé cette opportunité et ils la saisissent.”

Si une personne veut dealer sous des caméras, elle le fera

Sur la place Arnaud Bernard, la police est là tous les jours. Une présence qui rend le travail “un peu dur” selon Nabil, qui vend des cigarettes depuis un mois. Les forces de l’ordre surveillent, interpellent, embarquent. “Mais les vendeurs sont toujours là”, regrette Hervé Natali. Il pointe du doigt un vide juridique. Beaucoup de dealers sont déclarés mineurs et sont dans une situation irrégulière. En cas d’arrestation, “on ne peut pas aller beaucoup plus loin qu’un rappel à la loi.

Installées notamment pour contribuer à endiguer le trafic sur l’espace public, les caméras de surveillance ne semblent pas gêner la revente de cigarettes sur la place. “Si une personne veut dealer sous des caméras, elle le fera”, déplore Nicolas Roméro, policier municipal à Toulouse et représentant syndical Force Ouvrière. Selon lui, le réseau génère beaucoup d’argent et repose sur un turn over de main d’œuvre très important. Dès qu’un vendeur est arrêté par la police, il est immédiatement remplacé par un autre.

Les caméras de surveillance ne semblent pas gêner la revente de cigarettes sur la place. (Crédits : Heather Cerf)

Guillaume Gormand confirme l’inefficacité dissuasive des caméras. Il est docteur en administration publique et spécialiste de la vidéosurveillance. Il observe “un déplacement méthodologique de la délinquance. Une fois que les vendeurs intègrent les caméras comme un danger potentiel, ils vont développer une nouvelle méthodologie”. En pratique, un vendeur réceptionne l’argent tandis qu’un autre va donner le produit.

Un marché parallèle toulousain qui évolue

Le confinement a entraîné des conséquences sur le marché parallèle toulousain, obligeant certains consommateurs à revoir leurs habitudes. “Les gens ont retrouvé leur buraliste” note Gérard Vidal. Avec la fermeture des frontières, les bureaux de tabac ont enregistré entre 10 et 30 % de ventes en plus selon le président de la confédération des buralistes. “Tous les jours j’ai des clients qui me disent “je ne peux plus aller en Espagne acheter mes cigarettes donc je viens là” ils ne s’en cachent pas.”

 

Pourtant, les buralistes ne se font pas d’illusion. Les difficultés économiques engendrées par la situation sanitaire auront aussi l’effet inverse : certains fumeurs risquent de se tourner vers le marché parallèle pour continuer à fumer. Car la vente illégale de cigarettes sur l’espace public rend économiquement plus accessible ce produit. “Celui qui gagne un Smic et pour qui boire une bière et fumer quelques cigarettes sont des plaisirs, on ne peut pas lui reprocher de se tourner vers le marché parallèle, il veut continuer à fumer mais il ne peut pas acheter un paquet à 10 euros”, ajoute le buraliste.

Mais en dehors du confinement, un fumeur qui fait le choix de ne plus entrer dans un bureau de tabac mais de traverser certaines rues et places de Toulouse pour acheter ses cigarettes ne reviendra probablement pas sur sa décision selon Hervé Nathalie : “Une fois qu’il est sorti du réseau officiel des buralistes, il ne va jamais retourner acheter au prix fort.

Mathida Diaby et Emilie Roussey