Aménager la ville, un défi environnemental et politique

Depuis une dizaine d’années, Toulouse connaît de nombreux aménagements urbains. Entre demande des citoyens, volonté d’attractivité, et nécessaire prise en compte de nouveaux défis environnementaux et sociaux, pas facile de concilier tous les enjeux.

 

Margaux Otter & Émilie Roussey ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture : 7 min.

Imaginez un bâtiment de 26 000 m² accueillant commerces, bureaux et cinéma. Un projet de cette ampleur devrait voir le jour à Montaudran, au sud de Toulouse dans quelques années. Il est aux yeux de ses concepteurs une sorte de vitrine du dynamisme de la périphérie de la ville. Mais ce projet correspond-il vraiment aux besoins d’aujourd’hui ?

Urbanisme et transition écologique

En matière d’urbanisme, la collectivité fixe les orientations d’aménagement et de développement. Grâce à des outils de planification tels que le Plan Local d’Urbanisme (PLU), elle définit la constructivité et les “règles du jeu sur le territoire”, explique Annette Laigneau, adjointe à la mairie et vice-présidente de Toulouse Métropole en charge de l’urbanisme. La collectivité achète d’abord le foncier, puis fait appel à un urbaniste et des opérateurs privés pour mettre en œuvre un projet d’aménagement, “très encadré”.

Pour l’élue, cette vision du territoire à long terme évolue en fonction des enjeux sociétaux. Aujourd’hui, tous les projets incluent le défi du développement durable. “Dans l’espace public par exemple, nous allons planter plus d’arbres car nous savons qu’il faut limiter les îlots de chaleur.” Le panel d’exigences environnementales de la collectivité est intégré dans un nouveau document, le PADD (Plan d’aménagement et de développement durable) et dans le cahier des charges des opérateurs.

Pour Mireille Astruc, urbaniste indépendante et présidente de l’APUMP (Association des professionnels de l’urbanisme de Midi-Pyrénées), la prise de conscience environnementale et son intégration dans les projets de développement est nette. “Pas un nouveau projet ne voit le jour sans inclure les enjeux environnementaux.” Selon elle, l’urbanisme est “essentiel” dans la démarche de transition écologique de la ville.

Les chantiers sont tous soumis au Plan local d’urbanisme. (Crédit : Heather Cerf)

Concilier les défis

Mais plus que l’écologie, le travail des collectivités et des urbanistes est de “concilier tous les défis sous-jacents aux projets d’aménagement”, souligne Annette Laigneau. S’ajoutent ainsi des enjeux de compétitivité, de mobilité ou de mixité sociale, souvent tous “imbriqués”.

Polluante, encombrante et bruyante, la voiture a de moins en moins de place dans la ville”, explique l’élue. Il faut alors “repenser l’organisation de Toulouse”, développer les transports en commun et de nouveaux axes cyclables. L’objectif : dynamiser les quartiers et les rendre accessibles aux mobilités douces. “Nous profitons des travaux de la troisième ligne de métro pour réaménager la rue de Metz. Nous voulons qu’elle soit accessible, accueillante et que les commerces se développent”, détaille Guillaume Ajavon, coordinateur du projet Grand Toulouse.

Autre exemple : la végétalisation de la place Saint-Sernin. “Il y avait peu d’arbres dans le plan initial de Busquets (architecte catalan en charge des projets de réhabilitation de Toulouse) et la collectivité a souhaité un aménagement plus végétal”, se rappelle Guillaume Ajavon. Ici, il a donc fallu concilier protection de l’héritage architectural et verdissement de la ville. Sous Saint-Sernin se trouvent des vestiges, “à moins de trente centimètres du sol”. Les racines des arbres auraient pu abîmer le patrimoine. “Nous avons alors décidé de surélever les arbres, pour pouvoir végétaliser, sans détruire les ruines.

Au vu de l’évolution des sociétés, certains projets “n’ont plus lieu d’être”, estime enfin Annette Laigneau. “On a construit d’énormes centres commerciaux, il faut arrêter tout ça maintenant !” L’imperméabilité des sols, résultante d’une urbanisation croissante, est une problématique centrale du développement de la ville. À Toulouse, qu’il s’agisse du béton, du goudron ou d’autres surfaces artificielles, les eaux de pluie ne sont quasiment plus absorbées par les sols. La perméabilisation est donc désormais une mesure imposée à tous, qui “doit être intégrée à tous les plans de développement urbain”. Si le changement de paradigme est long et complexe, car “on ne peut pas du jour au lendemain décider de raser un parking”, il est possible selon l’adjointe. En témoigne la transformation, en 1992 du parking à ciel ouvert de la Daurade en promenade au cœur de la ville.

Concertation ou crispation

L’aménagement urbain confronte aussi des intérêts parfois divergents, ce qui peut générer des crispations. C’est notamment le cas de la Tour Occitanie, un gratte-ciel de 38 étages dont le permis de construire a été signé en juillet 2019 et qui devrait sortir de terre en 2023. Élément central du renouveau du quartier Matabiau, elle accueillera bureaux, logements hauts de gamme, commerces et locaux de la SNCF.

Un projet qui a donné lieu à des manifestations et à la création d’un groupe d’opposants, “Non au gratte-ciel de Toulouse-Collectif pour un urbanisme citoyen”. Le Droit au Logement 31 (DAL 31) s’est également élevé contre : “Au lieu de pallier le manque de logements sociaux, le projet de la Tour Occitanie servira exclusivement une clientèle d’affaire”, souligne Nina Condeço, porte-parole de l’association. “On chasse les pauvres le plus loin possible des centres villes pour construire des bureaux”, s’indigne-t-elle. Annette Laigneau se défend de cette vision du projet. Elle rappelle que pour toute opération de construction de logements dans la tour, la municipalité exige un prorata de logements sociaux. “Ils seront construits dans la ZAC (Zone d’aménagement concerté) de Matabiau. Il y aura donc de la mixité. Le quartier Matabiau-Quai d’Oc ne sera pas réservé à qui que ce soit.”

“Quand on arrive à convaincre, on est content, mais parfois, les stratégies politiques nous dépassent.”  – Mireille Astruc, urbaniste indépendante

Par ailleurs, la porte-parole du DAL 31 regrette que l’association ne soit pas consultée lorsque des projets comme ceux-ci sont pensés. Ce que réfute la mairie, pour qui la concertation avec les associations est “essentielle”.

À chaque fois que nous réalisons un projet, la direction de l’action territoriale en informe les habitants et organise des réunions de concertation” assure Guillaume Ajavon. Au minimum trois réunions de ce type sont organisées, au début, pendant et une fois l’aménagement “livré”.

Justement, dans le cadre du réaménagement du centre toulousain, les riverains ont fait évoluer certains projets. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles, en 2010, la mairie a choisi l’urbaniste catalan Joan Busquets pour repenser le visage du centre-ville. “C’était le plus à l’écoute des attentes des habitants, le plus progressif et participatif dans son approche”, raconte Guillaume Ajavon.

Les marches de la place Saint-Pierre permettent une ouverture sur la Garonne. (Crédits : Heather Cerf)

Une démarche illustrée par les marches qui permettent aujourd’hui de descendre de la place Saint-Pierre à la Garonne. L’urbaniste avait d’abord imaginé cet aménagement place de la Daurade. Une idée qui n’a pas plu aux commerçants et riverains de ce secteur. À l’inverse, il a été très bien accueilli par ceux de la place Saint-Pierre. “Ils ont apprécié l’idée d’ouvrir la place sur la Garonne.

“Les urbanistes sont soumis au pouvoir du politique”

Pour Annette Laigneau, l’urbanisme permet de se positionner comme grande ville française, voire européenne. Même son de cloche pour  Guillaume Ajavon, “l’aménagement des espaces publics a un impact fort sur l’identité de la ville ou sur son rayonnement, sur son attractivité”.

Plusieurs aménagements permettent ainsi de hisser Toulouse parmi les grandes “capitales régionales et métropoles françaises et européennes” selon Guillaume Ajavon. Le MEETT d’abord. Ce parc des expositions et centre de conventions “de très haut niveau”, permettra d’accueillir des manifestations internationales. L’opération Matabiau-Quai d’Oc en fait également partie. Elle permet à des entreprises nationales de “venir s’implanter dans un pôle multimodal à trois heures de Paris”, détaille la vice-présidente de Toulouse Métropole. De quoi devenir une ville “moderne”, qui bénéficie de tous les équipements nécessaires à l’attractivité et à ses ambitions.

Le Projet Matabiau-Quai d’Oc a permis de rénover le quartier de la gare. (Crédits : Margaux Otter)

L’aménagement d’une ville est finalement un “enjeu de pouvoir”, souligne Mireille Astruc. “Lors des élections, les candidats sont élus ou évincés en fonction des projets urbains… Les urbanistes sont soumis au pouvoir du politique. Nous sommes finalement assez peu de choses. Des acteurs parmi d’autres qui décident de l’aménagement du territoire.” Pour la présidente de l’APUMP, l’urbaniste intervient “trop tard dans la démarche”. Il peut être force de proposition mais n’a pas de pouvoir décisionnel. “Quand on arrive à convaincre, on est content, mais parfois, les stratégies politiques nous dépassent.

Margaux Otter et Émilie Roussey

Illustration de couverture. L’enjeu pour la municipalité est de remplacer les bâtiments vétustes. (Crédits : Margaux Otter)