Toulouse, ville accessible : fantasme ou réalité ?

Toulouse Métropole, main dans la main avec la mairie et les associations, avancent vers un seul et même objectif : l’accessibilité de la ville au plus grand nombre. En théorie, la question du handicap se place au cœur de leurs préoccupations, mais qu’en est-il de la réalité ?

Emma Gomez & Heather Cerf ⎮ 11/12/2020⎮ Temps de lecture 7 min

D’années en années, l’accessibilité de la voie publique prend de plus en plus d’importance  pour Toulouse Métropole. En charge de la question ? Brigitte Grasset, cheffe de service de la politique de la voirie. Le mot d’ordre ? Aller au-delà des préconisations de la loi de 2005,  loi “pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées”.

Pour illustrer cette démarche, Brigitte Grasset prend l’exemple des trottoirs étroits, “l’un des points les plus préoccupants à Toulouse”. Alors que la législation leur impose une taille d’1m40, Toulouse Métropole tente d’aller plus loin, en essayant d’atteindre les deux mètres.

Autre problématique relevée à Toulouse concernant les trottoirs : les vagues. Brigitte Grasset souligne : “Le trottoir n’a pas à s’abaisser pour la voiture, c’est à la voiture de monter si besoin”. La chargée de la voirie dénonce également les potelets qui se multiplient sur ces chaussées, tout comme les voitures mal garées empêchant les personnes en situation de handicap de circuler. Ce point de vue est partagé par Rudy Choron qui relève une autre difficulté : celle des poubelles, souvent sorties sur les trottoirs. Ce jeune homme, atteint d’une maladie dégénérative des muscles, est en fauteuil roulant depuis dix ans. Toulouse n’est pas sa ville de résidence, mais il s’y est aventuré avec son frère. Ces deux Lyonnais parcourent la France et recensent leurs voyages sur leur site internet Handilol. Ils y notent les villes selon leur degré d’accessibilité. La note de 3,5/5 a été attribuée à Toulouse, selon l’handilomètre. Rudy explique : “Le revêtement des routes et des trottoirs rend la circulation parfois compliquée. Surtout dans les quartiers historiques”. Mais globalement, le jeune homme est satisfait.

Grâce à l’handilomètre, le site handilol donne un aperçu de l’accessibilité aux transports, à la voirie et aux lieux publics. (Capture d’écran du site Handilol)

Vers une inclusion pour tous

Il n’est pas le seul à percevoir Toulouse comme une ville accessible. Qu’ils soient aveugles ou malvoyants, sourds ou malentendants, ou encore, en fauteuils roulants, l’avis est unanime : la ville fait des efforts pour les intégrer. Brigitte Grasset le souligne : “On essaye de s’adresser à tous types de handicaps pour être le plus exemplaire possible, toucher tout le monde et avoir une conception la plus universelle de nos espaces publics”. Lorsqu’elle consulte les associations de personnes à mobilité réduite, elle observe que “les plus actifs et virulents sont les personnes en situation de handicap physique”, qui, selon elle, “souffrent plus des problèmes d’intégration dans l’espace public”. A l’inverse, les personnes aveugles ou malvoyantes s’adaptent davantage. Elle explique : “Un aveugle est même capable de lire un plan, c’est exceptionnel la visualisation mentale qu’ils ont des espaces”. 

Des dispositifs spécifiques à chaque handicap sont mis en place. Pour aider les personnes aveugles ou malvoyantes à se repérer dans les espaces très larges, des bandes d’interception leur sont réservées. Comme leurs noms l’indiquent, ces bandes de guidage ont pour fonction d’intercepter, d’arrêter une personne sur son passage pour l’emmener vers un point précis. Elles sont composées de “bandes crantées en pierre perpendiculaires à la rue”, se rendant plus détectables au pied ou de la canne. Brigitte Grasset explique : “En suivant ces bandes-là, les personnes aveugles peuvent arriver aux passages piétons”. 

Sur les Allées Jean Jaurès, des bandes d’interceptions aident les personnes aveugles ou malvoyantes à se repérer. (Crédits : Heather Cerf)

La toulousaine Pascale Casanova distingue les formes mais ne voit pas à un mètre. Elle reconnaît les avantages des bandes d’interception mais rapporte qu’elles ne sont pas toujours si accessibles en réalité, et que le risque de se cogner à une vitrine, comme sur les allées Jean Jaurès, est très présent. Elle-même à la tête de l’association HaudaCity, qui promeut l’inclusion audacieuse, elle conçoit que souvent, les projets d’inclusion sont parfois lointains de la réalité. Elle souligne : “dans les promesses politiques les aveugles retrouvent leur autonomie. Alors ça nous semble magique, on se dit que c’est super, mais à l’échelle réelle ça ne se passe pas comme ça”.

Toulouse accessible, depuis quand ?

L’accessibilité de la ville s’est faite sur le long terme. “Il y a à peu près 11 ans, Toulouse n’était même pas dans le top 100 des villes accessibles, on était vraiment au fond du classement.” Ce sont les mots de Maxime Arcal, chargé du suivi des projets d’accessibilité à la mairie de Toulouse. En effet, la ville pouvait rougir du manque d’efforts fournis sur cette thématique. Mais cela semble avoir changé aujourd’hui. Selon un sondage réalisé cette année 2020 par l’association APF France Handicap et l’IPSOS, Toulouse se positionne désormais à la septième place.

Classement des métropole de 410000 habitants selon l’APF.

Pierre Baradat, non-voyant vivant à Toulouse depuis de nombreuses années, reconnaît que l’évolution de la ville est indéniable. Notamment en termes d’accessibilité pour les non et malvoyants. “C’est beaucoup mieux qu’il y a vingt ans, rien que pour les annonces sonores dans les transports communs ou pour les traversées piétonnes”, détaille-t-il. Malgré tout, il tend à nuancer son optimisme. Ayant à la fois les allures d’une grande et petite ville, s’y repérer n’est pas toujours évident, surtout dans les grands espaces.

Des avantages et inconvénients qui n’ont pas non plus échappé à Rudy Choron et son frère. Après deux visites de Toulouse, cette dernière a été classée sur leur site 11ème sur les 28 villes visitées, en termes d’accessibilité. Malgré des points forts autour des transports en commun, Toulouse aurait encore à gagner en prenant exemple sur d’autres métropoles qui excellent sur ce sujet. Notamment Barcelone, ville référente pour Rudy Choron. “On sent vraiment que le problème a été étudié. Il y a de nombreuses choses dont on pourrait s’inspirer comme l’abaissement des trottoirs qui permet de circuler facilement en fauteuil.”

Pour avancer, il faut coopérer

Si Toulouse tend à rendre le plus accessible possible son espace public, c’est aussi pour répondre à deux lois : celle du 11 février 2005 et celle dite LOM datant de 2019. Ces deux textes ont permis à Toulouse d’aller encore plus loin. Même si la ville était, selon Brigitte Grasset, déjà très concernée par ces questions avec l’élaboration de chartes d’aménagements ou encore une importante concertation des associations. 

“Avec l’obligation de mettre en accessibilité bâtiments et transports, la loi de 2005 a forcé ce lien qui n’était pas toujours évident entre tous les domaines”, explique Brigitte Grasset. Il lui semble évident que cette loi a favorisé le travail en coopération avec la mairie, les associations et l’ensemble des acteurs concernés. “On est vraiment dans une co-construction de ces espaces publics.” C’est pourquoi depuis 2015, elle pilote un groupe de travail composé de diverses associations afin de toucher tous les handicaps. Ils se réunissent dès l’élaboration d’un projet ou le commencement d’un chantier. “Nous avons un dialogue avec associations et techniciens. Certaines demandes ne sont pas faisables et les associations doivent réadapter leurs demandes. Alors nous avançons par compromis pour accroître l’accessibilité de l’espace public.” 

“Dans les promesses politiques les aveugles retrouvent leur autonomie. Alors ça nous semble magique, on se dit que c’est super, mais à l’échelle réelle ça ne se passe pas comme ça”

– Pascale Casanova

Plus récemment, la loi d’orientation des mobilités, dite LOM, pousse la ville à réfléchir à l’accessibilité de manière plus globale. En ce sens, “On travaille en lien avec Tisséo pour élaborer un plan piéton avec cette idée d’accessibilité. Ces données permettront dans le calcul d’itinéraires d’indiquer aux personnes en situation d’handicap d’avoir les informations nécessaires pour se déplacer”, précise Brigitte Grasset.

Penser l’espace public comme un espace d’accessibilité universelle demande également une uniformisation avec les commerces. Un point qui questionne notamment Audrey, qui se déplace en fauteuil électrique en raison d’une maladie orpheline. Pour elle, faire du shopping dans la principale rue commerçante, Alsace Lorraine, est souvent compliqué. En effet, nombre de boutiques ne possèdent pas de rampes et ne se sont pas mises aux normes. Mais à ses yeux, cela ne pourra changer que “par la volonté du commerçant de rendre son lieu adapté à différents types de public.” Cette volonté du commerçant est aussi influencée par les délais et obligations donnés par la loi. Alors que celle de 2005 contraignait les établissements à se rendre accessibles avant le 01 janvier 2015, la loi du 05 août 2015 repousse, elle, ces délais de trois à neuf ans selon leurs capacités d’accueil. L’accessibilité de la ville est ainsi freinée par ce manque d’engagement.

Avec son groupe de travail, Brigitte Grasset teste concrètement le degré d’accessibilité de la ville. (Crédits : Heather Cerf)

Un exemple concret : les kit auditifs

Un des points forts de Toulouse, Maxime Arcal est fier de le dire, c’est “d’être précurseur” dans le domaine du handicap. La ville a pris la décision de faire preuve “de logique et de bon sens” afin d’investir dans des dispositifs utiles à tous mais auxquels personne n’avait pensé. 

C’est ainsi qu’ont été créés au printemps 2017 à Toulouse des kits auditifs. Ce projet s’appuie sur un volet de la loi handicap de 2005, tout en allant au-delà de la législation. Le texte “prévoit que les accueils recevant du public soient équipés d’appareils permettant d’accueillir les personnes malentendantes appareillées dans les mêmes conditions que les personnes entendantes”. Ces dispositifs ont été testé par des professionnels en présence de personnes malentendantes, sourdes appareillées et de séniors. 

Maxime Arcal explique qu’en règle générale chaque service de la ville achète son propre appareil. Les personnes avec un handicap auditif font alors face à un dispositif différent lorsqu’elles entrent dans une école, dans une mairie, dans un lieu culturel… 

Kit auditifs

Des kits auditifs facilitent l’accès aux lieux publics à Toulouse

Toulouse a été la première ville française à appareiller tous les accueils, quels qu’ils soient, du même kit auditif : “Aujourd’hui que vous alliez dans une école, une bibliothèque ou une piscine, si vous êtes malentendant vous avez toujours le même appareil”, explique le chargé des projets d’accessibilité à la mairie. Les établissements de la ville de Toulouse sont équipés de façon progressive, à hauteur de 100 appareils par an.

La législation semble donc avoir tiré Toulouse vers le haut. En tout cas, Maxime Arcal ne contredirait pas ce point, car pour lui : “Si Toulouse a progressé, c’est parce que nous sommes tous convaincus et que nous travaillons main dans la main. Ce n’est pas les uns contre les autres comme ça a été le cas pendant des années”.

Heather Cerf et Emma Gomez